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23/05/2011

La mort en face à Douékoué avec les Dozos les rebelles paysans venus du nord

Il est rare que le journal La Croix - journal catholique et de droite, partisan affiché d’Alassane Ouattara comme le gouvernement de Sarkozy qu’il soutient – ose un article sur la Côte d’Ivoire sans passer par l’AFP (Agence France Presse) l’unique abreuvoir des médias français qui permet d’écrire des articles sans jamais se déplacer. Dans l’article ci-dessous, le journaliste s’est déplacé dans la zone ivoirienne où les partisans d’Alassane Ouattara ont décidé l’extermination les Guéré dans le but très clair de permettre aux populations venues du Nord du pays d’occuper leurs terres une fois vacantes. Il n’y a jamais eu de combat interethnique à Douékoué, parce que parler de combat suppose la rivalité de deux forces antagonistes avec des pertes à peu près équivalentes des deux côtés. Il n'y a à Douékoué que la volonté d'exterminer une catégorie de la population avec la caution morale et logistique des Forces Rebelles de Côte d'Ivoire d'Alassane Ouattara.

Côte d’Ivoire, la peur règne à Douékoué
Un article de Laurent Larcher, paru dans le journal La Croix du jeudi 5 mai 2011.

Les deux véhicules de l’Onuci, une jeep Toyota blanche armée d’une mitrailleuse 12,7 et un Hummer, roulent à tombeau ouvert. Ils filent en direction de Bahe-b, un village guéré, à huit kilomètres de Douékoué, la ville de l’Ouest ivoirien dans laquelle les combats interethniques ont été parmi les plus violents de la crise née après l’élection présidentielle du 28 novembre dernier.

Au volant de la jeep, le commandant Metboul, un marocain d’une quarantaine d’années, est en poste depuis six semaines dans la ville. « Mon commandant, il faut venir vite. Des Dozos viennent d’attraper deux de nos frères. Ils vont les tuer ! », disait l’appel qui l’a mis en mouvement. L’alerte est sérieuse. L’officier sait qu’il n’a pas une minute à perdre. Les Dozos ont la réputation d’être intraitables. Chasseurs traditionnels, on leur attribue des pouvoirs magiques comme celui d’échapper aux balles. Ils sont protégés par une multitude de gris-gris qui leur donnent une apparence farouche.

La voiture du commandant pénètre sur la route défoncée de Bahe-b. Une foule l’attend, affolée. « Que se passe-t-il les amis ? », leur demande-t-il. « Ce matin, des Dozos ont enterré des armes près de notre cimetière. Ils sont revenus tout à l’heure nous disant qu’ils avaient des informations sur la présence de caches d’armes dans le village. Ils ont fait mine de trouver les leurs et ont commencé à fouiller nos maisons. Ils ont arrêté deux de nos frères », lui explique le chef du village. « Où sont-ils ? », leur demande l’officier. « Là, à 200 mètres ! »

Les deux hommes se regardent les yeux dans les yeux.
Le guerrier écume de rage. Tout peut basculer.

Le commandant, suivi de quatre de ses hommes, traverse deux cours avant de les trouver. Un homme est à genoux aux pieds de plusieurs guerriers portant de grandes nattes leur cachant la moitié du visage. Ils jouent avec leurs machettes et leurs couteaux. Deux portent une Kalachnikov, un troisième a un fusil traditionnel. Leur chef, lunettes de soleil, chapeau bordé de gris-gris en forme de dent de fauves, le thorax moulé dans un tee-shirt, un short kaki couvert de queues de serpent et portant au poignet et à la ceinture pas moins de sept téléphones portables, est en retrait.

L'homme à terre ne montre pas ses émotions. L'un des Dozos tourne autour de lui en faisant des moulinets avec une longue lame acérée, roulant les yeux et hurlant des imprécations. Un regard meurtrier, incontrôlable et imprévisible. Le commandant intervient vite, s'adresse à leur chef, demande des explications. Le chef n'apprécie pas. « Tu n'as pas d'ordre à me donner », lui lance-t-il, tandis que ses hommes encerclent les soldats de l'Onuci.

Le commandant garde son calme. « Je veux comprendre ce qui se passe, j'ai des ordres pour ça. Tu le sais bien. Je vais appeler ton chef... » Le Dozo lui dit qu'il ne se passe rien d'important, qu'ils ont trouvé des armes, qu'ils ont arrêté les responsables. Pendant ce temps, les villageois, effarouchés, regardent de loin la scène. Le guerrier au regard sauvage s'écarte de son chef, tourne autour des soldats onusiens en jouant avec sa machette, s'approche des villageois : « je vais vous tuer, je vais vous égorger ».
Les villageois reculent... sauf un jeune homme d'une vingtaine d'années. Les deux hommes se regardent les yeux dans les yeux. Le guerrier écume de rage. Tout peut basculer. Le chef dozo le rappelle. Son guerrier se met à genoux : « Lance-moi sur eux, demande-moi de les tuer, et je les égorge tous, les soldats, les villageois, les Blancs ». Il se relève et tend sa machette en direction des villageois. « Les balles ne peuvent rien contre moi, avec ma machette, je vous tranche la gorge, à commencer par les soldats », dit-il en se retournant vers les casque bleus.

« C'est bon, c'est bon, calmez-vous », leur demande le commandant Mebtoul, tandis qu'il tente d'appeler le commandant local des Forces républicaines de Côte d'Ivoire, la nouvelle armée (comprenez les Forces Rebelles de Côte d'Ivoire). Personne ne répond. Il appelle le porte-parole des Dozos... qui lui dit qu'il sera là dans une dizaine de minutes. [Vous remarquerez ici les connexions entre les soldats de l'Onuci, les rebelles et les chefs dozos. L'Onuci sait qui fait quoi et qui peut être joint. L’Onuci sait qu’il n’y a pas de combats ethniques mais des tueurs assoiffés de sang appartenant tous au même camp] La nouvelle calme les plus excités. Mais le chef aux téléphones portables aperçoit l'un des casques bleus filmant la scène sur son appareil numérique. « Arrête tout de suite, tu excites tout le monde. Pourquoi filmes-tu ? Pour nous accuser ? Range ton téléphone », lui lance-t-il. Le casque bleu s'exécute.

Le commandant de l'Onuci raccompagne les Dozos sur leur campement. Là, surplombant le village, ils sont une vingtaine. Des jeunes, le regard halluciné. A terre, le deuxième homme qu'ils retenaient prisonnier. Il a été sévèrement battu. « Nous le prenons avec nous », leur dit le commandant avant d'ajouter : « S'il y a des armes dans le village, travaillez avec les FRCI. Nous sommes tous ici pour bâtir la paix. Or, vos actions effraient la population ». « Ce n'est pas toi qui nous commande », lui lance l'un des jeunes gens.

Le porte-parole des Dozos arrive sur une moto. Ses hommes le saluent, un genou à terre. Après quelques minutes de palabres, il promet à l'officier onusien que ses hommes vont laisser le village en paix. Le malheureux prisonnier avec eux, les soldats onusiens retournent au coeur du village. « Invulnérable aux balles, tu parles, je l'aurais bien aligné, lui et tous les autres », réagit entre ses dents l'un des soldats.

Ce soir-là, ils ont pu sauver deux vies mais l'homme le plus atteint doit être conduit à l'hôpital. Il ne peut plus se relever. « Ne vous inquiétez pas, dit le commandant au chef du village, nous allons patrouiller toute la nuit. Les Dozos ne reviendront plus. » Peine perdue. Des dizaines de familles ont déjà fait leur baluchon et quittent les lieux. « Nous sommes sans défense, dit une femme en tremblant, les Dozos tuent nos maris pour le compte des allogènes qui veulent s'approprier nos terres. » Direction ? La Mission catholique de Douékoué. Sur le bord de la route surgissant dans le faisceau des phares de la voiture, des colonnes de villageois, des familles entières, baluchons sur la tête, gagnent la mission. L'incident de Bahe-b aura fait fuir des centaines de Guérés. [...].


Laurent Larcher

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