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26/07/2011

Côte d'Ivoire : le bilan de trois mois de protectorat

Côte d'Ivoire : le bilan de trois mois de protectorat

En Occident, on a coutume d'appeler les trois mois de tout nouveau pouvoir « la période d'état de grâce ». C'est à dire que durant ces trois premiers mois où l'opposition panse ses plaies et le peuple hébété reste passif d'espoir ou d'inquiétude, le nouveau régime, ivre de son succès, prend des mesures pour s'affirmer sans souffrir aucune contestation. Tout le monde attend pour voir !

En Côte d'Ivoire, l'opposition embastillée et les populations traquées et terrorisées, c'est un champ libre ouvert au nouveau pouvoir qui a marqué ces trois premiers mois. Certains appellent cela « la démocratie » malgré le visage grimaçant de souffrance du pays qui semble dire que ce régime a toutes les caractéristiques d’une dictature.

L'état de grâce ne s'est pas traduit par des mesures pour un retour à une vie quotidienne normale mais plutôt par la chasse à l'homme dans les villages. C’était la pacification annoncée ; c'est-à-dire une période marquée par le repérage et l’élimination physique (ou par la prison) de tout ce qui rappelle le soutien à l'adversaire déchu. L'état de grâce ne s'est pas traduit non plus par des mesures pour soulager les populations qui ont tout perdu ou qui attendent de retrouver leurs domiciles abandonnés dans la peur mais plutôt par l'indemnisation des sociétés françaises qui, selon le nouveau pouvoir, auraient subi d'énormes pertes en 2004 avec les manifestations des jeunes patriotes. L'urgence pour M. Alassane Ouattara était donc de régler les factures du bienfaiteur français. La Côte d'Ivoire peut attendre. Enfin, l'état de grâce ne s'est pas traduit par des mesures pour redresser et coordonner rapidement les différents services administratifs et sociaux mais plutôt par l'embauche, par vagues successives, de militaires burkinabés comme gardes présidentiels en Côte d'Ivoire dans le but de leur accorder un salaire royal. Il ne fallait surtout pas oublier de récompenser Blaise Compaoré !.

Au regard de tant d'indifférence devant les réalités ivoiriennes, il semble qu'exaspérés de ne voir rien venir, certains des partisans de M. Ouattara qui n'ont pas d'arme pour aller se servir dans les villages ou sur les routes du pays ont même dû, la mort dans l'âme, scander « on veut Gbagbo » avant d'être brutalement dispersés.

Une armée défigurée qui fait peur

Mais quelle est donc la réalité sur le terrain qui empêche de vraies mesures de redressement du pays ? Car ne nous trompons point : il ne suffira pas - pour satisfaire les marchés européens et remplir les caisses (que nous espérons être celles de l'état) - de vendre café, cacao et pétrole en grandes quantités pour que la paix, la sécurité, et une qualité de vie meilleure s'installent dans le pays. A force de ne regarder que l'argent, à force de ne parler que d'argent et de contrats juteux pour lesquels la France a fait de lui son cheval de bataille et vient lui rendre visite symboliquement un14 juillet, Alassane Ouattara a perdu de vue le visage de la femme, de l'homme et du jeune ivoirien. La réalité du terrain que connaissent les hommes, les femmes et les enfants, c'est une Côte d'Ivoire tourmentée !

Le premier constat de cette réalité du terrain qui donne l'impression de voir un pouvoir embourbé dans une fange sordide concerne l'état de l'armée. Après avoir été tout de neuf vêtus, et estampillés Forces Républicaines par la France qui leur a livré par la même occasion l'armée nationale et le président Laurent Gbagbo, les rebelles dépareillés n'ont pas pu s'écarter de leurs pratiques sauvages ordinaires. Malgré les beaux habits et la belle étiquette au clinquant tapageur, ils ont investi - après Abidjan - les villages où ils ont chassé les gendarmes, ont poursuivi et tué les partisans connus de Laurent Gbagbo et ceux soupçonné d'en être, et partout ont fait de la terreur un mode de gouvernement. C'est selon eux la seule façon d'assurer une paix durable à leur patron.

D'autre part, malgré l'étiquette républicaine, cette armée n'a rien de nationale puisqu'elle est formée essentiellement par les rebelles du Nord auxquels quelques rares loyalistes se sont joints après avoir retourné leur veste. Les nouvelles autorités reconnaissent d'ailleurs que beaucoup d'éléments de l'armée loyaliste se sont fondus dans la nature avec des armes qu'elles recherchent vainement. Aussi, ceux de l'armée nationale restés fidèles à Laurent Gbagbo jusqu'au coup de force final et qui demeurent sous les drapeaux inquiètent le pouvoir. Mais chose encore plus inquiétante pour la cohésion au sein de cette armée, c'est qu'elle a recruté une foule d'étrangers qui tiennent à demeurer soldats en Côte d'Ivoire. Ceux qui ont contribué à chasser les gendarmes dans les villes et villages de l'intérieur comptent bien conserver ces postes désormais vacants.

Tout laisse donc croire que l'administration militaire dans certaines villes sera laissée aux mains des étrangers en signe de récompense pour services rendus à Alassane Ouattara. D'ailleurs, disent-ils, si ce dernier n'est pas content, ils pourraient se retourner contre lui. Ne pas être payés ne leur fait pas peur. Avec leurs armes, ils sont assurés de trouver leur pitance auprès des voyageurs sur les routes de Côte d'Ivoire. En clair, le sommet du pouvoir semble ne plus contrôler une bonne partie de sa base militaire. Ce qui explique pourquoi, sans vergogne, les chefs rebelles ont sollicité des patrouilles conjointes avec l'armée française. Vive l'indépendance ! Bientôt, la Licorne prendra franchement les choses en main, même pour les tâches les plus élémentaires. La boucle sera alors bouclée puisque déjà le conseiller à la garde présidentielle est un français et bon nombre de ministres sont sous la tutelle de « conseillers » français comme aux premières heures de l'indépendance. Ah, la belle époque des conseillers techniques blancs dans chaque ministère ! Très nostalgique, Ouattara en redemande !

Enfin, et toujours dans le même registre, il ne faut pas oublier que les rebelles estampillés armée républicaine ont distribué allègrement des armes aux civils sous le prétexte que ce sont des gardiens qui doivent protéger les domiciles des cadres et des Blancs. En voyant les vidéos de ces offrandes, on ne pouvait se poser qu'une seule question : quand ces armes seront-elles récupérées afin que nous retrouvions une société civile dans son état antérieur ? Ces armes entre les mains des civils peuvent être considérées comme des mines anti-personnelles semées sur le territoire d'un pays. On passe des années à déminer sans jamais voir la fin.

Les marques de l'insécurité sont donc là, fraîches, permanentes et peut-être indélébiles. Et la peur ou l'inquiétude est là dans les coeurs, palpable, rendant précaire chaque instant de la vie de chaque citoyen. Et la France veille, prête à prendre la main et à tout assumer. Ces foutus rebelles ne sont même pas capables de servir de paravent à la recolonisation ! peste-t-elle.

Le dictateur s'habille en démocrate

Le deuxième constat que nous pouvons faire de la réalité du pays concerne le nouvel état d'esprit qui prévaut à la tête de l'appareil politique en place.

On peut affirmer sans se tromper que nombreux sont les Ivoiriens qui pensent que Dieu aurait pu leur épargner certains comportements que les vidéos ont largement étalés sous leurs yeux et à la face du monde. Voir des illettrés aux mines patibulaires et aux yeux injectés de sang faire chanter et danser l'armée nationale d'hier au rythme des chansons préparées à la gloire de leur maître et donneur d'ordre était une chose insupportable que personne n'imaginait voir sur la terre d'Eburnie ! Ciel, dans quel monde sommes-nous parvenus ? Jamais les Ivoiriens n'avaient imaginé que de petits soldats s'exprimant dans un français approximatif aligneraient les anciens cadres politiques du pays comme de sages écoliers afin de s'appliquer à leur faire publiquement la morale devant des caméras pour la postérité. Ils n'avaient jamais imaginé que pour poursuivre leur besogne outrageante, ces petits soldats les obligeraient à faire des mouvements de flexion ; en d'autre termes qu'ils les obligeraient à ramper à leurs pieds ! Non, jamais l'Ivoirien n'avait imaginé que d'autres Ivoiriens tomberaient aussi bas !

N'allez surtout pas croire que ce sont des actes isolés ! Non, non ! Le pouvoir revendique tout cela puisqu'il tient à ce que tout le monde sache que c'est désormais ainsi que le pays doit être conduit. Tout le monde obéit à Alassane Ouattara ou alors on vous apprend à rentrer dans les rangs quand vous n'êtes pas éliminé physiquement.

Afin de donner le ton, il a été formé un gouvernement essentiellement nordiste. Qu'il soit rappelé en passant que dans les années soixante-dix, on enseignait dans les écoles que le groupe Akan à lui seul constituait plus de 50% de la population. Les Baoulés, issus de ce groupe, ont majoritairement soutenu Alassane Ouattara. Mais cela semble normal aux yeux des nouveaux maîtres que le pouvoir soit essentiellement nordiste puisque ce sont eux qui ont pris les armes contre Laurent Gbagbo. Pourquoi alors partageraient-ils équitablement le pouvoir ?

Malgré ces évidentes iniquités, le nouveau pouvoir lance des appels à la réconciliation et parle d'élections législatives. Sont-ils vraiment conscients de l'ignominie de leurs actes pour oser parler de réconciliation et d'élections ? Si oui, alors la dictature restera dans sa forme actuelle sous Ouattara et se contentera d'un manteau démocratique.

Avec qui Alassane Ouattara et ses rebelles veulent-ils se réconcilier ? Avec ceux qu'ils ont jetés en prison ? Avec les populations qui pleurent leurs morts loin de leurs villages occupés par les sanguinaires Dozos devenus les seigneurs de l'Ouest ivoirien ? Pour faire la paix, il faut que les uns et les autres reconnaissent leurs torts et leurs crimes. Alassane Ouattara et les siens reconnaîtraient-ils les crimes innombrables qu'ils ont commis ? Déjà, il leur faudrait cesser d'en commettre davantage. Qu’ils sachent que la repentance suppose un changement de façon de voir et de vivre tout à fait radical. Quant à la promesse qu'ils ont faite de punir tous les criminels, personne ne les croit ; à commencer par eux-mêmes. Car si l’on devine aisément qui punira les partisans du président Laurent Gbagbo, on ne voit pas qui punira les rebelles (les Dozos compris), et encore moins qui punira la France.

Quant à envisager des élections législatives, c'est la plus belle insulte que l'on puisse jeter à la face de ce pays. Quoi ? On emprisonne et on tue tous les éminents leaders de l'opposition et on dit vouloir concourir avec eux ? C'est comme si dans une course on attachait ou on enfermait ses adversaires dans les toilettes pour être sûr de remporter la victoire. Le seul opposant que le pouvoir actuel tolère dans le pays, c'est Mamadou Koulibali, le président de l'Assemblée Nationale. Et forcément celui-ci est partisan d'une réconciliation alors même que les tueries se poursuivent ; il veut aussi des élections législatives en l'absence des éminents concurrents du FPI qu'il vient d'abandonner et le peuple par la même occasion.

Monsieur Alassane Ouattara n'a jamais été un démocrate et ne le sera jamais ! Ses manières peu élégantes sont celles d'un bureaucrate affairiste et non point celles d'un dirigeant du peuple. Et bien sûr, c'est pour cette raison qu'il a été choisi par la France pour être son préfet en Eburnie.

Raphaël ADJOBI

Commentaires

Une analyse pointue de la l’état de la Côte d'ivoire cent jours après la remise sous tutelle du pays par la France.
Dans quelques heures,il fera jour et nous connaitrons le printemps de la liberté.
Merci pour l'analyse qui mérite d’être partagée.
A bientôt.

Écrit par : DJANWE HONORAT | 27/07/2011

Merci Raphael pour cet article. je le partage sur indignez vous
amicalement
saper aude

Écrit par : saper aude | 27/07/2011

@ Mon cher Honorat, tant que nous ne baisserons pas les bras, le nouveau pouvoir ne s'installera pas dans un sentiment de sérénité. Il faut donc poursuivre le combat.

@ Bonjour Aude ! Bien sûr que je te permets la reprise de l'article.
A bientôt

Écrit par : St-Ralph | 27/07/2011

merci raphael ! j'ai vu que l'article a été envoyé en commentaire sur direct scoop.
à bientt
saper aude

Écrit par : saper aude | 28/07/2011

Que dire de plus, mon cher St-Ralph? Chaque jour qui passe apporte son lot de malheurs à ce beau pays et à ce peuple qui ne mérite vraiment pas tout ce qui lui arrive.

@+, O.G.

Écrit par : Obambé GAKOSSO | 28/07/2011

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