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07/05/2012

France : un Afro-Français a vécu les élections dans un burau de vote



Hier soir, 5 avril 2012, je m'étais couché assez tard : il n'était pas loin de minuit. Avant d'aller au lit, j’avais pris soin de noter sur une feuille, en gros caractères : « aller voter ! » Oui, je me connais très bien : si je me mets à écrire, je peux oublier le reste du monde. Donc demain : lire, mais pas écrire !

Le lendemain matin, 6 avril, le déplacement au bureau de vote ne quitte pas mon esprit. A 10 h 15, je vais prendre ma douche. A 10 h 30, je sors de chez moi en direction du bureau de vote. Dans ma petite ville, sans doute comme sous de nombreux cieux en France, le temps est gris. Le sol est encore marqué par la pluie de la nuit.

Quand j'entre dans le couloir du bureau de vote de ma circonscription, j'esquisse un léger sourire. Le vieil homme devant moi dans son "imper Colombo" ne m'est pas inconnu. Voisin de l'école primaire que fréquenta mon fils - que les années passent vite ! - il était connu pour être ombrageux, absolument pas communicatif, arborant toujours la tête de celui qui est prêt à l'affrontement. Je me souviens l'avoir vu à une station service remplissant deux jerricanes après le plein du réservoir de sa voiture. Il avait ensuite laissé celle-ci sur place plutôt que de libérer la pompe. Une place de stationnement lui tendait pourtant le bras, à quelques mètres de là. Certain qu'il vote Sarkozy celui-là, me suis-je dis.

Au moment de présenter ma carte d'électeur et ma pièce d'identité, un simple coup d'oeil à l'ensemble de la salle me fit comprendre que Sarkozy sortira vainqueur de ce bureau : les personnes âgées, peu instruites - pauvres ou riches - sont généralement des électeurs de droite.

- Vous pouvez venir pour le dépouillement ce soir ? me demande la dame à l'accueil qui reçoit mes documents. Il y a quinze jours, elle m'avait fait la même proposition et j'avais, à partir de 18 heures, participé au dépouillement des votes du premier tour des élections. Je dis résolument oui ; je récupère mes documents et la petite enveloppe bleue qui a dû servir une dizaine de fois. Pas de gaspillage ! J'entre brièvement dans l'isoloir (j'avais préparé depuis chez moi le bulletin "Hollande"), en ressors et glisse mon bulletin dans l'urne après le contrôle d'usage. Une signature devant mon nom sur la liste (2è position) et je me fais enregistrer pour le dépouillement à 18 heures.

A l'heure dite, je me présente et me tiens, avec un petit groupe, dans l'étroit couloir pendant qu'un ouvrier démonte les isoloirs. Une dame de quatre-vingts ans, au chapeau rouge, passe devant le groupe sans un bonjour et pénètre dans la salle où règne un pesant silence. Seuls les responsables du bureau se permettent de parler à haute voix. Quelques personnes retenues pour le dépouillement se connaissent. Elles échangent quelques paroles. Je me rends compte qu'il y a des habitués. La dame au chapeau rouge en est une. Certains se sont invités ! Apparemment, des habitués qui n'ont pas été retenus cette fois. Je constate que la très grande majorité des invités au dépouillement sont des personnes âgées, apparemment toutes de condition très modeste. Certainement toutes des Sarkozystes.

On nous installe quatre par table et on nous délivre les recommandations d'usage. Le dépouillement commence ! A ma table, je tiens avec ma voisine de droite le compte des résultats. C'est une femme d'une quarantaine d'années ; l'une des plus jeunes parmi les invités... Elles et moi traçons des barres verticales chaque fois que nous entendons "Sarkozy" ou "Hollande". L'une des deux dames en face de nous ouvre les enveloppes une à une, tend chaque fois le bulletin à sa voisine qui annonce le nom du candidat.

Sarkozy prend une avance qui m'inquiète. Le temps passe et il est régulièrement à plus de 15 points devant Hollande. A la fin de la première centaine de bulletin de ma table, Sarkozy a une avance de 12 points. Il me semblait que les annonces des tables d'à côté étaient plus favorables à Holland. J'entends des « ça va être serré ! » Au dépouillement de la deuxième centaine de ma table, l'avance de Sarkozy est moins grande. Soudain, bonheur ! Hollande vient d'égaliser ; mais à chaque nouveau bulletin Sarkozy reprend la tête. Il commence à m'exaspérer. Je me rassure en me disant que s'il ne l'emporte pas dans ce bureau, il sera fait comme un rat ! Tiens, enfin Holland passe en tête ! Je commence à y croire. A la fin de cette deuxième centaine de bulletins, Hollande l'emporte de 2 points.

Quelque peu rassuré, j'attends la communication des résultats de notre bureau. D'une voix solennel, l'un des responsables nous annonce un score serré : Sarkozy l'emporte avec un plus de 50%, talonné par Hollande avec un peu plus de 49%.

A partir de ce moment précis, je savais que François Hollande sera notre prochain président. Notre bureau avait largement voté à droite au premier tour : François Holland avait battu Marine Le Pen d’un seul point, alors que Nicolas Sarkozy écrasait tout le monde. Voir des résultats aussi serrés dans un quartier largement acquis à la droite, est donc la preuve que le candidat de la Gauche est en position de force sur l'ensemble du territoire. Du moins, je place mon espoir dans cette conclusion. Je me dis qu’il ne peut pas avoir de miracle pour Sarkozy. Non, il ne le faut pas !

A ma sortie du bureau de vote, j'envoie un SMS à A…, à Dijon, pour lui dire que l'espoir est permis. J'ajoute « On l'aura ! ». Rentré chez moi, je suis les analyses et les commentaires des journalistes et des hommes politiques sur l’écran de mon portable (je n'ai pas de téléviseur !). Les journalistes ont beau faire semblant de ne pas connaître les résultats, les images parlent d'elles-mêmes : La Bastille est pleine alors que La Concorde est vide ; au QG de Hollande, Harlem Désir est tout sourire et la foule crie « on va gagner » alors que les partisans de Nicolas Sarkozy chantent la Marseillaise, de temps à autre, comme pour conjurer le sort, mais sans grande conviction. On voit François Holland enfermé dans son bureau préparant son discours - avec sa compagne à ses côtés - alors que Nicolas Sarkozy quitte l'Elysée pour aller rejoindre ses partisans. Je ris intérieurement en me répétant « on l'aura ! »

Enfin, vingt heures : Holland président ! Je souris et je lâche : « On t'a eu ! » Un coup d'oeil au score et je conclus : « les Français sont très conservateurs ! Presque tous les Français se croient bourgeois et donc bons pour voter à droite». Je pense au film "Les neiges du Kilimandjaro" dans lequel de pauvres ouvriers traités de bourgeois finissent par se convaincre qu'ils sont des bourgeois.

Raphaël ADJOBI
Il m'est, depuis quelque temps, impossible d'ajouter des images à mes billets. Désolé pour la tristesse de mon blog !

Commentaires

Voilà donc !
J’apprends que mon cher St-Ralph n’a pas de téléviseur : un vrai esthète que ce Monsieur !!!
Merci de nous avoir partagé ce beau moment qui me fait dire encore une fois que cette liberté, il faut la savourer…

Oui, la France est très conservatrice. Comme dirait un philosophe auvergnat (compatriote de l’Auvergnate Fadela Amara), « Quand y en un ça va. C’est quand il y en a plusieurs qu’il y a des problèmes ! »

@+, O.G.

Écrit par : Obambé GAKOSSO | 27/05/2012

Oui, mon cher Obambé, la France est un pays de droite parce que les gens sont convaincus que sans les riches ils ne sont rien.

Écrit par : St-Ralph | 28/05/2012

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