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30/07/2012

Côte d'Ivoire : qui espérait se réconcilier avec qui ?


numérisation0005.jpg Allons, cessons d'être tous de mauvaise foi ! Franchement, qui parmi nous dans son for intérieur avait - ne serait-ce qu'un seul instant - placé sa confiance en cette Commission Vérité Réconciliation ivoirienne ? Au moment de la création de cet organe, nous avions tous en mémoire le réel consensus qui prévalait autour d'élections bien organisées et démocratiquement menées pour aboutir à une véritable paix sociale. La réconciliation nationale était alors l'affaire de tous et profondément désirée. Dès lors que ce rendez-vous manqué a été conclu par un coup de force ayant imposé l'une des parties au pouvoir, pouvait-on fonder la réconciliation sur les bases d'une injustice qui perdure ? N'est-il pas normal que les brutalités et les morts qui accompagnent encore ce coup de force pour obtenir le silence de l'autre moitié des Ivoiriens contribuent quotidiennement à renforcer ce sentiment d'injustice ?

Or, depuis la mise en place de la Commission de Réconciliation, jamais il n'a été question d'identifier de manière claire les parties de la Côte d'Ivoire à réconcilier. Ce faisant, il était impossible de connaître la faute commise exigeant repentance, qui l'a commise, qui doit solliciter le pardon et qui doit l'accorder pour que la réconciliation s'accomplisse. La commission était donc restée dans un flou total, se limitant à clamer çà et là - pour se donner bonne contenance - qu'elle était dans la phase de prélèvement des indices et des témoignages susceptibles de l'aider dans sa tâche. Elle a cru bon de satisfaire l'attente publique en organisant une cérémonie pseudo-traditionnelle destinée à demander pardon aux "esprits" de la Côte d'Ivoire. Un ridicule exercice de désenvoûtement en quelque sorte. Quel sacrifice demandait le dieu Côte d'Ivoire en échange de notre pardon ? Que nous a apporté la seule prière à genoux de notre prêtre Banny ? Nul ne le sait. Nous aurions peut-être un peu plus avancé si Konan Banny avait expié nos fautes en acceptant de subir le châtiment qui s'imposait. Pas de victime expiatoire, pas de pardon du dieu Côte d'Ivoire !

Konan Banny, chasseur de prime !

L'histoire nous apprend que pour qu'il y ait réconciliation, les parties à réconcilier doivent se présenter devant le tribunal de Dieu ou des hommes et avouer la faute commise. La fable "Les animaux malades de la peste" de La fontaine nous enseigne une pratique communément admise par le genre humain quand un sort incompréhensible s'abat sur la société. Dans le cas d'un conflit entre les humains, de multiples tribunaux comme le jugement de Salomon ou la Commission Vérité et Réconciliation sud-africaine ont su réunir les deux parties qui s'accusaient mutuellement et devaient être réconciliées pour une "vie ensemble" apaisée.

Concernant la Côte d'Ivoire, les parties à réconcilier n'ont pas été identifiées pour être convoquées ! La commission "réconciliation" est dès lors apparue comme un chasseur de prime devant absolument ramener au pied de l'autel du pouvoir Ouattara les partisans de Laurent Gbagbo pour expier par la mort les crimes de Douékoué, de Bouaké, du charnier de Yopougon, du carnage d'Abobo et les diverses exactions postélectorales.

Le premier pas vainement attendu

Mais que redoutait-on au sein de la Commission Vérité et réconciliation pour avoir stagné si longtemps et enfin jeter les armes ? Que craignait le pouvoir en place pour ne pas lui avoir accordé des prérogatives suffisantes lui permettant de convoquer les parties à entendre ? Le peuple ivoirien se doutait bien que rien de bon ne sortirait de cette commission. Mais la seule convocation des parties à réconcilier aurait certainement suscité en lui un certain intérêt pour le travail confié à Charles Konan Banny. Malheureusement, ce premier pas n'a pas été franchi ! Et l'opinion publique n'a été ni émue ni troublée parce qu'elle n'attendait pas un miracle comme lors des élections de 2010.

Est-ce la peur de la désignation d'une victime et d'un bourreau qui a poussé le pouvoir à ne pas encourager les travaux de cette commission qu'il a lui-même installée ? En d'autres termes, est-ce parce que le pouvoir était convaincu de ne point apparaître la victime de la guerre et de ses crimes qu'il n'a pas voulu cette convocation des parties à réconcilier ?

Au fait, la réconciliation suppose-t-elle forcément la reconnaissance d'un fautif et d'un châtiment ? Dans la fable de La Fontaine citée plus haut, "le plus coupable" (et non "Le coupable") a été reconnu et châtié. Dans le jugement de Salomon, le roi s'est fié au sentiment de la femme qui a fait preuve de plus d'humanité pour lui confier l'éducation de l'enfant que se disputaient les deux parties. L'histoire ne nous dit pas si l'autre femme a subi une punition supplémentaire en plus d'être privée de ce qu'elle revendiquait. Rien ne nous dit non plus que celle qui a reçu l'enfant était la vraie mère. Raison lui a été donnée sur la seule base de son humanité manifestée. Le roi a tranché et le peuple a jugé sa décision sage. Dans le cas du tribunal "Vérité et Réconciliation" de l' Afrique du Sud, l'oppresseur et l'oppressé étaient clairement connus et reconnus dès le départ. Mais l'on a jugé nécessaire d'évacuer les haines et les rancoeurs par des confessions et des témoignages publics des bourreaux et des victimes. Le but recherché était clairement la paix des coeurs ; de telle sorte que le paiement d'une offrande symbolique que l'Europe demande au fautif en pareille circonstance n'a même pas été exigée en Afrique du Sud.

Ce précédent sur la scène internationale, dont le théâtre était l'Afrique, aurait pu inspirer la Commission Réconciliation de Côte d'Ivoire. Elle aurait pu exiger cette comparution préalable qui aurait permis au pays de ne pas construire les institutions nationales dans le haine de l'autre. En ne faisant pas de la réconciliation un principe de reconstruction nationale ni un auxiliaire de la paix sociale, la commission est apparue comme un simple divertissement public pour ne pas dire un élément de diversion des consciences. Et le pouvoir ne l'a nullement aidée dans sa tâche parce qu'il n'a jamais montré sa volonté d'apaiser les esprits. Jamais il n'a jugé nécessaire de démontrer la vérité des urnes afin d'asseoir sa légitimité dans l'esprit de tous. Jamais il n'a jugé nécessaire d'éloigner les milices de tous les horizons de l'armée nationale. Enfin, jamais il n'a pris en compte l'impérieuse nécessité de rétablir les exilés dans leur foyer. Parce que l'absence de ces signes d'apaisement continue à nourrir la méfiance et le ressentiment dans le coeur d'un très grand nombre d'Ivoiriens, la réconciliation ne pouvait en aucune façon être l'affaire de tous et profondément désirée. Gare au pouvoir qui feint d'ignorer qu'un peuple qui gronde par le fait de l'injustice subie est son pire ennemi !

Raphaël ADJOBI