topblog Ivoire blogs

01/10/2013

Retour sur les incohérences autour de la Syrie qui nous rappellent la Côte d'Ivoire


La guerre en Syrie, les mensonges autour de la guerre en syrie, Poutine gagne la bataille de Syrie, Obama et la Syrie, Le gaz de la Syrie Quel silence ! Et qu’est-ce que ça fait du bien quand le vacarme s’arrête ! Profitons-en pour analyser sereinement les événements concernant la Syrie que nous avons vécus trop intensément grâce à un battage médiatique extraordinaire.

Quand on écoutait les dirigeants occidentaux, il était difficile de cerner leurs raisonnements autour de ce pays. Si pour essayer de les comprendre on part à la source de toutes leurs déclarations sur la guerre civile qui y sévit (est-ce encore une guerre civile ?), un constat s'impose : la manière dont ils tentaient de mettre fin à ce conflit reposait sur la même logique que celle employée dans la crise postélectorale ivoirienne en 2010-2011. En d'autres termes, les Occidentaux ont refusé de passer par la case « dialogue ». Or, dans le règlement de tout conflit, il n'y a que ceux qui ont des intentions non avouées qui prennent un soin particulier à éviter cette case.

Il est donc permis de dire que cette logique employée en Côte d'Ivoire et reprise en Syrie donne foi aux analyses et aux conclusions du philosophe et géopoliticien syrien Imad Fawzi Shueibi sur les raisons de cette ferme volonté des Etats-Unis et de la France d’aller faire la guerre à la Syrie. Selon cet homme - qui est par ailleurs le président du Centre de documentation et d'études stratégiques à Damas – cette guerre se résume à « une guerre pour le gaz ». Une guerre pour rivaliser avec les deux projets russes « North Stream » (un gazoduc allant de la Russie en Allemagne via la mer Baltique, évitant ainsi les pays intermédiaires) et « South Stream » (un gazoduc allant de la Russie vers la France en passant par la Mer noire puis par différents pays comme la Bulgarie, la Serbie... et l'Italie)*.

Pour ne pas laisser à la Russie le monopole de la fourniture du gaz à l'Europe, les Etats-Unis ont lancé à leur tour un grand projet baptisé « Nabucco » qui doit leur permettre d'exploiter les zones gazières de l'Iran et de la Méditerranée orientale que se partagent la Syrie, le Liban et Israël. Seulement voilà : d’une part, le gazoduc iranien vers le Liban et la Méditerranée doit passer par la Syrie et d’autre part ce dernier pays se voit quelque peu dépossédé de ses gisements en Méditerranée. Devant le projet américain, la réticence de la Syrie qui ne veut pas devenir un simple centre stratégique fait désordre.

Une argumentation laborieuse

Mais laissons là ces considérations techniques et revenons à la ferme volonté des E.U. et de la France de bombarder la Syrie. Les raisons que ces deux pays avançaient pour justifier leur folle entreprise étaient bien sûr très loin des projets gaziers énoncés plus haut. Contentons-nous donc de ne suivre que leurs propres raisonnements et tâchons d’analyser leur logique indépendamment de toute autre considération que celles qu’ils avancent.

Pourquoi donc fallait-il, dès le départ, soutenir les rebelles syriens contre Bachar el-Assad ? Parce que c’est un dictateur, avaient répondu en chœur les E.U., la Grande Bretagne (avant qu’elle ne se retire de ce projet) et la France. Faut-il alors comprendre que les puissances occidentales ont décidé de déloger tous les chefs d’Etat de la terre qu’ils auront déclarés dictateurs ? Qui les charge de cette mission ? Avouons que ce jugement absolument subjectif se rapproche étrangement de ceux qui illustrent les fables et les contes dans lesquels la raison du plus fort est toujours la meilleure.

Devant l'indignation générale, nos trois puissances avaient changé d'argument et joué la corde humanitaire : si nous ne pouvons pas intervenir directement dans une affaire intérieure, la conscience humaine nous interdit de rester sans rien faire devant le massacre du peuple syrien, avaient-ils lancé. Il leur fallait donc, selon toute justice, livrer des armes aux rebelles. Et à ceux qui n'appréciaient pas de voir des armes européennes entre les mains des Islamistes qu'ils avaient combattus en Afghanistan, Laurent Fabius s'était chargé d'expliquer qu'il ne s'agissait que d'« armes défensives ».

Et les gradés de l'armée française de se tordre de rire en entendant ces mots. Des armes défensives ? Cela n'existe pas ! En effet, des armes qui ne tuent que ceux qui vous agressent et deviennent inoffensives quand vos intentions sont mauvaises ne sont qu'une pure invention de l'esprit du premier ministre français. Il fallait être fou pour avaler une telle sottise.

Après tout, pourquoi donc ces grandes puissances perdaient-elles tant de temps en conjectures alors qu'elles avaient la force avec elles ? Force qu'elles ne cessent de brandir en toutes circonstances pour punir les crimes de ce qu'elles appellent l'axe du mal. A regarder leur agitation de près, on comprend aujourd’hui que la tromperie américaine en Irak était dans tous les esprits. Une tromperie qui expliquait l'absence d’une béate unanimité autour du projet d'expédition occidentale en Syrie. Et c'est d'ailleurs ce sentiment qui a dominé chez les élus anglais qui n'ont pas voulu, une deuxième fois, donner leur caution à une entreprise qui n'avait pas l'aval des Nations-Unies et dont les objectifs étaient si peu clairs. Non, on ne les trompera pas une deuxième fois. Quant à la France, parce que sa démocratie repose sur le seul bon vouloir du président pour ce qui est des Affaires étrangères, elle regardait avec étonnement François Hollande attendre fiévreusement le mot d'ordre des E.U. pour se lancer dans la bataille.

Soudain, une nouvelle inespérée tomba du ciel et mit en branle Obama et Hollande : le régime de Bachar el-Assad a fait usage d'un gaz non conventionnel, ont-ils clamé ! Cette fois, hésiter d'intervenir serait un crime abominable que le Ciel ne peut pardonner à notre conscience. Et quand certains, comme l'ancien diplomate français Pierre Charasse*, avançaient que c'était les Occidentaux qui avaient fourni le gaz en question aux rebelles afin de hâter leur intervention en lui donnant une apparence de justice salvatrice, on n’a pas pu s'empêcher de penser au bombardement du cantonnement militaire français à Bouaké dont tout accuse l'Elysée de l'avoir ordonné. Les mêmes causes fallacieuses pour les mêmes effets immédiats et destructeurs. Dans les deux cas, la décision de punir l'accusé avait été prise avant toute éventuelle enquête. La seule différence, c'est qu'en Côte d'Ivoire elle a été immédiatement exécutée sans autre forme de procès.

Concernant la Syrie, à l’annonce de l’usage du gaz affreux par leur pire ennemi, Obama et Hollande convoquèrent tout le monde pour la grande décision qui devait sauver l'humanité du dangereux Bachar el-Assad ; au nom de la conscience que nous tenons de Dieu nous sommes obligés d'intervenir ! Rien que la mort n'est capable d'expier son forfait, dirait La Fontaine. Il faut le punir, répéta Hollande après Obama ; Hollande trop fier d'avoir supplanté le premier ministre anglais dans le cœur de l'allié américain. Mais voilà que le Saint-Père s'en mêle ! Quoi de plus normal en effet. Maintenant que l'on assure que c'est la conscience que nous tenons de Dieu qui doit nous diriger, qui mieux que le représentant de Saint-Pierre pour nous indiquer la voie à suivre ? Mais cet homme-là, cela fait très longtemps qu'on ne l'écoute plus, qu'on ne le consulte plus. Il suffit de ne pas regarder dans sa direction et courir à ses affaires criminelles pour échapper à l'enfer de la mauvaise conscience.

Cependant, au moment où nos chers amis croyaient toucher au but, voilà que sorti d'on ne sait où, Poutine eut l'idée géniale de mettre sous cloche toutes les armes chimiques de la Syrie afin de garantir la sécurité de l'humanité tout entière. Puisque c'est de l'usage de cette arme non conventionnelle que dépend désormais la punition de Bachar el-Assad - qui passe nécessairement par la mort de milliers de Syriens - cette judicieuse décision rend inopportune toute volonté de punition par la guerre. Tout à coup, en regardant le président russe, on eut l'impression de voir autour de sa tête une auréole divine. Ne serait-ce pas un ange envoyé par Dieu pour nous sauver du diable Obama qui s'évertuait à nous convaincre que Satan était à l'Est ? S’il n’est pas le diable, Obama est sûrement l'apôtre du Dieu vengeur, du Dieu qui a besoin de sang, celui qui ne pardonne pas le mal et qui par conséquent s'acharne à le punir. Face à lui, Poutine apparaît désormais comme celui qui annonce le Dieu protecteur qui assure qu'il y a toujours une possibilité d'aller à la paix. Avez-vous connaissance d’un dirigeant occidental qui aurait sauvé un pays de la guerre, de la furie d’une puissance étrangère par une proposition pacifique ? Cette personnalité capable de cette proposition rare, on vient de la trouver à l’Est en la personne de Poutine qui, grâce à son idée de génie, donne une leçon d’humanité aux E.U. et à la France.

La Syrie est-elle pour autant sauvée des griffes de l'ange du dieu vengeur ? N'oublions pas que ces messagers célestes qui ont les caractéristiques du diable ne lâchent jamais leur proie. La Côte d'Ivoire en sait quelque chose. Suite à la main tendue de Laurent Gbagbo saisie par les rebelles ivoiriens, une longue accalmie s’était installée dans le pays avant que l’ange destructeur n’accomplisse définitivement son forfait pour installer un régime conforme à ses aspirations. On peut peut-être croire que la Côte d’Ivoire a connu ce sort fatal parce qu'il lui a manqué un ange protecteur. Dans ce cas, il ne reste plus aux Syriens - et sans doute à bien d'autres peuples - qu'à se mettre à genoux et à dire « Saint-Poutine priez pour nous ». Et quand ils verront l'Amérique poindre son nez, ils devront crier « Vade retro, Obama ! » pardon « ...Satanas ».

Raphaël ADJOBI

* http://re.ivoire-blog.com/archive/2013/09/03/syrie-la-guerre-pour-le-gaz-429304.html#comments
* La lettre de Pierre Charasse à François Hollande datée du 2 septembre 2013, envoyée depuis le Mexique où il a pris sa retraite : http://regardscroises.ivoire-blog.com/archive/2013/09/15/syrie-la-lettre-d-un-ancien-ambassadeur-de-france-a-francois.html#comments.

Les commentaires sont fermés.