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23/09/2014

Déclaration de l'AIRD-France sur la situation politique de la Côte d'Ivoire à un an des élections présidentielles

AIRD, Alliance Ivoirienne pour la république et la démocratie, Résistance ivoirienne, le parti politique d'Eric KahéFaute de projets démocratiques consensuels, l'AIRD-France ne participera pas aux élections présidentielles de 2015, et elle n'appellera pas la population à aller voter.

La relance de la Commission Electorale Indépendante (CEI) était apparue depuis quelques mois comme l'amorce du rétablissement du jeu démocratique qui a volé en éclats lors des élections présidentielles de 2010. Le succès de cette tentative aurait certainement laissé dans le cœur des Ivoiriens l'espoir d'un acheminement possible vers la normalisation des relations entre les différents partis politiques et le pouvoir en place. Malheureusement, son échec vient conforter la défiance, voire la peur des pratiques arrogantes et violentes du pouvoir à l'égard de l'opposition et des populations.

A l'AIRD-France, comme dans l'opinion publique ivoirienne, M. Youssouf Bakayoko incarne le travestissement de la loi républicaine, l'irresponsabilité ayant conduit à la faillite du système électoral qu'est la CEI à un moment crucial de son histoire. Toute la Côte d'Ivoire sait que ceux qui lui ont renouvelé leur confiance l'ont fait pour le travail qu'il a accompli en 2010. Et toute la Côte d'Ivoire sait aussi qu'il faudra qu'elle s'attende au même scénario catastrophique à l'issue des élections de 2015. Or, aucun Ivoirien ne souhaite revoir les maux de 2010 ! La reconduction de M. Youssouf Bakayoko à la tête de cette Commission ne peut donc être regardée que comme un affront, une insulte à la dignité des Ivoiriens et des hommes politiques.

Malheureusement, loin de se soucier de l'indignation et des peurs des populations, M. Ouattara affirme que M. Youssouf Bakayoko demeurera le président de la CEI. Il estime que « la Côte d'Ivoire est maintenant une démocratie » et qu'il l'a fait savoir au président français. En d'autres termes, selon lui, toutes les conditions sont désormais réunies pour des élections libres et démocratiques. Que désormais ceux qui voudront parler prennent garde à ne pas hausser le ton, parce qu'ils ne sont tous qu'en liberté provisoire, a-t-il ajouté.

L'AIRD-France juge bon de dire ouvertement à la population ivoirienne que c'est un crime d'aller aux élections avec Youssouf Bakayoko à la tête de la CEI comme c'est un crime de violer la constitution en confiant le rôle de cette Commission au ministère de l'Intérieur. C'est un crime de ne pas offrir aux milliers d'exilés dans les pays voisins l'occasion de remplir leur devoir de citoyen en les rétablissant dans leurs biens. C'est un crime d'exclure des hommes et des femmes du jeu politique en les maintenant en prison parce qu'ils ont refusé d'embrasser l'opinion du parti au pouvoir.

En effet, à un an des joutes électorales, l'AIRD-France fait le triste constat qu'aucun chantier à visée démocratique n'a été sérieusement mené par le pouvoir pour aboutir à une réalisation concrète et rassurante. C'est pourquoi, si les différentes situations énoncées ci-dessus n'évoluent pas rapidement, nous serons forcés de laisser le RDR et ses alliés aller seuls aux élections. Qu'ils se reconduisent à la tête de l'Etat ! Et que cela se sache !

L'AIRD-France ne reconnaît pas et n'accepte pas l'état de « démocratie » de la Côte d'Ivoire déclaré par M. Ouattara. Par voie de conséquence, elle refuse d'entériner l'exclusion du pays des exilés dans de nombreux pays du monde – principalement au Libéria et au Ghana – et la normalisation de l'existence de prisonniers politiques en Côte d'Ivoire.

L'AIRD-France salue le sens de responsabilité de tous les partis qui ont pris ou prendront rapidement leurs distances avec le visage hideux de la CEI qui nous est proposé. Elle se joint à l'indignation de tous ceux qui ont dénoncé la menace à peine voilée de renvoyer les opposants en prison ainsi que le caractère anticonstitutionnel des propos de M. Ouattara voulant désormais se passer de la CEI pour l'organisation des nouvelles échéances électorales.

Yonne, le 20 septembre 2014
Raphaël ADJOBI
Délégué général AIRD-France

14/09/2014

La CEI est devenue un enjeu primordial pour avoir déclaré Ouattara vainqueur en 2010

La CEI, A quoi sert la CEI ?


Le RDR ne peut se permettre de clamer haut et fort que « ce n'est pas à la CEI que se gagnent les élections », sans étaler un gros mensonge. Tout le monde sait bien que c'est cet outil électoral - la CEI - qui a déclaré Alassane Ouattara vainqueur lors des dernières élections présidentielles, contrairement à ses attributions.

A partir du moment où, en 2010, le RDR a estimé que le verdict prononcé par la CEI primait sur celui prononcé par le Conseil constitutionnel, la commission électorale ne pouvait qu'apparaître l'enjeu primordial aux yeux de tous les partis. Normalement, la CEI ne devrait jouer que le rôle de contrôleur du bon déroulement des élections et surtout du bon enregistrement des voix et de leur acheminement. Après avoir pris connaissance de ce que nous appellerons les copies des élections, elle devrait les faire parvenir au Conseil constitutionnel, seul habilité à les corriger et à publier les résultats finaux. Or, cette institution n'a pu jouer son rôle d'arbitre en 2010 ; le sifflet lui ayant été arraché de la bouche par la France, l'ONU et les Etats-Unis d'Amérique, à la demande d'Alassane Ouattara et du RDR.

Ne nous étonnons donc pas de voir les partis de l'opposition exiger un équilibre consensuel au sein de la commission électorale. Par la faute du chef du RDR, trop d'importance a été accordée à la CEI. On ne peut donc pas se permettre de laisser ce parti se tailler la part du lion tout en déclarant que cela n'a aucune importance parce que ce n'est pas la CEI qui décide qui a gagné les élections. Si la CEI n'est pas aussi importante que veut le faire croire le RDR, qu'il fasse ce que Laurent Gbagbo a fait : laisser l'opposition prendre sa direction !

A vrai dire, tous les partis devraient revenir à la case « départ » ; c'est-à-dire que chacun doit donner sa définition de la CEI. Chaque parti doit, dans un texte à rendre public, dire clairement le rôle qui revient à cette commission. C’est à partir de ces conceptions, qui sont sans doute divergentes, que l’on peut converger vers un consensus. On peut même d'un commun accord, décider – tant qu'existera une CEI dans le pays – que sa présidence sera toujours tenue par l'opposition. D'autre part, il doit être enseigné au peuple ivoirien et aux partis « qui est véritablement le maître, l'arbitre, le juge suprême des élections ? » : la CEI ou le Conseil constitutionnel ? Lequel des deux organismes doit avoir le dernier mot ? Le mot irrévocable !

Bien sûr, nous n'ignorons pas qu'en 2010 le RDR n'avait pas respecté les lois de la république qu'il connaissait, et qu'il est peut-être prêt à recommencer en 2015. Mais il est tout de même bon de redéfinir les règles et de les faire connaître aux populations. Il y a encore tant d'ignorance autour des règles du jeu politique qu'il n'est pas inutile de les rappeler en les diffusant largement.

Outre la redéfinition consensuelle de la CEI et la clarté des règles, posons-nous cette question : à quoi nous sert-il de nous quereller autour d'une structure électorale si l'issue des élections ne sera jamais connue des Ivoiriens ? Oui, la question mérite d'être posée parce que les électeurs ivoiriens demeurent aujourd'hui encore dans l'ignorance des vrais résultats de leurs votes de 2010. On aurait rendu justice aux Ivoiriens si, devant la contestation des résultats, on avait recompté les voix pour qu'ils aient une connaissance et une conscience exactes de leur choix ! Si on refuse au peuple le droit de savoir pour qui il a voté, si on lui refuse le droit de vérifier l'exactitude de son choix, à quoi lui sert-il d'aller voter ? Le fait de ne pas avoir les moyens ou le droit de savoir si mon vote a été ou non comptabilisé est la preuve qu'il ne compte absolument pas ; et dans ce cas, il est inutile que j'aille voter. C'est ce que chaque Ivoirien doit se dire devant le tapage inutile que l'on fait autour de la CEI, alors que les conditions sociales pour des élections démocratiques ne sont toujours pas réunies.

Raphaël ADJOBI
Délégué général AIRD-France

11/09/2014

A la botte : islam sur mesure

Lisez attentivement cet article de notre amie Shlomit Abel. C'est vrai que les détours qu'elle prend sont nombreux ; toutefois la chute est belle et éclairante.

Alassane Ouattara est-il musulman ? Pourqoui Ouattara caresse-t-il les musulmans ? Ouattara et les pays muslmans.


Petites indiscrétions tirées de l'édition de La Lettre du Continent en date du 27 août.

Notre Alassane Ouattara, dont il faut oublier le prénom Dramane sous réserve de poursuites judiciaires, est musulman pratiquant. Si, si ! C'est la Lettre du Continent qui le dit : «Musulman pratiquant, il porte chaque vendredi un somptueux boubou brodé»; aux dires de la même source, Ado s'appuierait même sur un autre bon musulman, le Dr Abddallah Toikeuse Mabri, dont le petit nom – comme lui, chrétien d'origine – est Albert, comme les Dr Einstein et Schweitzer…

L'habit faisant le moine, pardon le croyant, que dire de madame Ouattara, qui elle aussi porte avec lui ce vêtement du pénitent "blanchi", de celui qui a été lavé et purifié de toute souillure : est-elle aussi musulmane, celle qui a communié avec un recueillement et un angélisme à vous arracher des larmes, lorsque à Noël dernier, elle a demandé «qu’en cette nuit de Noël pas un enfant ne souffre en Côte d’Ivoire» ? Ce jour-là, elle avait été accompagnée «d'une délégation de femmes musulmanes. Comme pour faire vivre l’esprit de la fraternité, du partage et de la solidarité qui caractérisent la fête de Noël». Mais il est vrai que nous sommes en Côte d'ivoire, où tout est mélangé, le mal érigé en bien, la croissance et l'émergence faisant office de crédo omniprésent, même s'il faut se contenter de l'affirmer sans le voir et sans rien en vivre, sur fond de chômage, de violence et d'exactions en tous genres… Noël ne durant que 24h, son vœu pieux a été exaucé, la dure réalité se contentant de rattraper le lendemain tous les Ivoiriens pauvres et sans travail, rattrapage dont ils se seraient fort volontiers passé. Il est plus facile de souhaiter une trêve de la souffrance l'espace une nuit qu'une Ado-solution durable, concrète, mise en œuvre, à savoir la fin des douleurs, avec un plan social digne de ce nom : couverture sociale pour tous, réhabilitation des hôpitaux, chantiers porteurs de travail et de développement industriel et économique…

Mais revenons à notre musulman pratiquant : il va très concrètement "pratiquer" le lobbyisme confessionnel en déléguant auprès des monarques du Golf, – supplétifs en chef et de luxe de la voracité occidentale – son émissaire susnommé Albert-Abdallah, ministre du plan et du développement, la bouche pleine des pieuses invocations grâce auxquelles, – c'est du moins ce qu'escompte notre économiste de génie – la pluie de 500 milliards de F CFA destinée par ses hôtes aux investissements en Afrique, devrait arroser en priorité la Côte d'Ivoire. Le Dr Mabri Toikeuse, médecin de son état, n'a donc bien évidemment pas le temps de se consacrer à la prévention et la lutte contre Ebola, trop occupé qu'il est, entre deux missions, à piloter la Banque islamique de Développement (BID) dans son fief, le district des Montagnes. Le lundi 18 août dernier, en tournée dans le Worodougou, il avait endossé «sa tenue de musulman pratiquant» (même le lundi, encore mieux que le boss !), pour appeler au rassemblement derrière Ouattara, sur le thème, ô combien porteur, «Alassane Ouattara, une chance pour la Côte d'Ivoire». Mais cette chance, les Ivoiriens la connaissent par cœur : voilà trois ans qu'elle tourne et tourne, et tourne encore, sans jamais se poser, sans que jamais n’émerge de la brume un seul petit coin du paysage idyllique annoncé...

Autre distingué coreligionnaire : Adama Toungara, maire de la très pauvre commune d’Abobo quoique habitué à la vie de château, moins surchargé de travail depuis qu'on lui a retiré le portefeuille des mines pour cause d’incompétence avérée, suite à la plainte de nombreux acteurs du paysage minier… N’étant désormais plus en charge que du gaz et du pétrole – excusez du peu, pour un incapable corrompu –, il vient d'être envoyé à Doha pour tenter d'intéresser les autorités du Qatar à des investissements pétroliers et gaziers lucratifs en Côte d'Ivoire. Une promesse qatarie de 3 milliards de dollars d'investissements avait été déjà arrachée fin 2013 – date à laquelle il a étrenné sa nouvelle jaguar de 120 millions de francs FCA (183 000 euros) –, mais elle n'a toujours pas été concrétisée, le monarque d'alors ayant entre temps cédé le trône à son fils, apparemment peu enclin à se souvenir d'une poignée de mains ivoiro-qatarie censée faire foi d'engagement…

Quant au représentant ivoirien de la BCAO, Koné Tiémoko Meyliet, il vole, survolant les banques centrales de Malaisie et Indonésie pour glaner des fonds…

Notre ex-Magellan des Airs, malgré sa sciatique invalidante, se rend régulièrement en Arabie Saoudite, autre grande amie de l'Occident, pour "parler affaires" avec le patron de la BID, qui s'est engagé, rattrapage oblige, à financer des projets dans le nord de la Côte d'Ivoire, dont le Lycée professionnel d'Odienné, ville natale de Nabintou Cissé, l'une des deux mères du chef de l'Etat. Bien sûr, la Lettre du Continent ne nous dit pas pourquoi cette ville retient l'attention de tous les ivoiriens qu'ils soient ou non originaires du Nord : il s'agit du lieu de détention tristement célèbre de la première dame Simone Gbagbo, arrêtée, maltraitée, emprisonnée, empêchée l'an dernier de recevoir tous les soins que nécessitait son état de santé.

Dernière évocation : celle du mécène sénégalais Amar Baïla Miang, représentant de la BID dans son pays natal, hôte de choix régulièrement hébergé dans l'une des suites du Sofitel-Hotel Ivoire.

Article bien sympathique en somme, montrant Ouattara sous les traits d'un homme de foi et de conviction, dont la vie épanouie et les engagements courageux s'enracinent dans son attachement à l'islam; d'un chef d'Etat qui, contrairement à son prédécesseur, ouvre enfin la porte de son pays aux nations arabes "amies". Pourtant, à y regarder de plus près, ces pays "amis" –acolytes zélés, rappelons-le, de la destruction planifiée de la Lybie de Khadafi et de la Syrie d'Assad –, ne le sont qu'au titre d'amis de leurs commanditaires – et débiteurs ! –français et françafricains…

Alors, beaucoup de poudre aux yeux comme toujours : un Alassane tourné vers la nouveauté et le progrès, histoire de nous faire croire que la Côte d'Ivoire avance, se libérant progressivement des chaînes occidentales, là où à longueur d'année lui et ses affidés ne se déplacent qu'aux ordres de feuilles de route délivrées à Paris et estampillées USA : autant d'amis qui, comme chacun le sait, ne veulent que du bien à la Côte d'Ivoire, tellement de bien…

Dans un autre article de la même édition, nous lisons que "les Russes se ruent dans le business", en vue d'obtenir des contrats dans les secteurs des mines et du pétrole. Ouattara, officiellement indisponible pour raison de santé – plus vraisemblablement soucieux de ne pas indisposer ses maîtres français –, n'a pas pu recevoir le lobbyiste russe Serguey Baranov, lequel a dû se contenter d'approcher le ministre des mines et de l'industrie, Jean-Claude Brou, ainsi que quelques sous-fifres des services de Toungara, ce dernier s'inspirant du courage de son patron Alassane, pour jouer les abonnés absents.

Il est évident que si la Côte d'Ivoire venait à céder aux sirènes de la séduction russe, la France, dans un contexte national et international où s'accumulent les menaces pesant sur son avenir, n'aurait d'autre choix que de rééditer une reprise en main façon 11 avril 2011. On comprend aisément que n'ayant pas de pétrole, mais des idées – de préférence dangereusement guerrières – pour sauver ce qu'il reste de son économie dévastée, la France au bord du gouffre joue son va-tout en envoyant son protégé quémander des fonds chez les "amis" des Emirats, partenaires d'affaires, à seule fin de contrecarrer les velléités commerciales et économiques des Russes et des Chinois, et de maintenir à tout prix la Côte d'Ivoire dans sa zone d'influence.

Shlomit Abel, 2 septembre 2014

01/09/2014

Les trois fautes capitales d'Houphouët-Boigny ou l'historique naufrage d'un capitaine mal inspiré

Houphouët-Boigny et la démocratie, Houphouët-Boigny et Laurent Gbagbo, la politique d'Houphouët-Boigny, La ôte d'Ivoire d'Houphouët-Boigny


Dans l'histoire de la jeune Côte d'Ivoire, l'image d'Houphouët-Boigny demeure en ce début du XXIe siècle une référence essentielle. Cependant, depuis quelques années, elle est sérieusement bousculée par celle de Laurent Gbagbo apparaissant de plus en plus éclatante parce que chargée d'un symbole qui parle au cœur de l'humain : la liberté des peuples à disposer d'eux-mêmes.

En effet, dans l'Afrique des années soixante à quatre-vingt-dix, Houphouët-Boigny et la Côte d'Ivoire qu'il dirigeait représentaient pour la France et le reste du monde l'Afrique prospère quand elle accepte de marcher à l'ombre tutélaire de son ancien colonisateur. Les puissances européennes ayant lâché leur emprise sur leurs anciennes colonies - qui se débattaient dans les difficultés propres à des états nouvellement indépendants - apparaissaient alors comme de piètres humanistes.

Ardemment opposé à l'indépendance des pays africains, quand l'heure des indépendances sonna, Félix Houphouët-Boigny ne ménagea aucun effort pour arrimer la Côte d'Ivoire et l'Afrique francophone à la mère patrie : la France. Auréolé de tous les qualificatifs inventés par ses parrains – « père de la nation », « le sage de l'Afrique » – il se fit l'excellent ambassadeur de la France auprès de ses pairs africains et son zélé commissionnaire des basses besognes dans les conflits locaux.

Il se montra si soucieux de l'intérêt et du prestige de la mère patrie qu'il oublia l'essentiel : la Côte d'Ivoire. Certes, son rôle de « préfet français », lui faisant bénéficier de toutes les indulgences – et peut-être aussi de certaines largesses – lui permit de donner à la Côte d'Ivoire un visage séduisant qui attirait tous les regards et aussi la jalousie de ses voisins. En effet, en une vingtaine d'années, son pays se révéla, dans ce désert de l'ouest africain, une oasis enchantée vers laquelle accouraient les pauvres hères assoiffés de bonheur matériel.

Malheureusement, bien vite, certains, comme René Dumont – auteur de L'Afrique noire est mal partie, publiée en 1962 – reconnaissant le miroir aux alouettes, crièrent au mirage économique d'une terre en perdition. Rien ne sert en effet de s'ériger en bâtisseur d'œuvres titanesques si les populations ne peuvent bénéficier de soins, payer les études de leurs enfants, si les paysans qui sont les mamelles de l'Etat doivent vivre pauvrement. Ces voix qui s'alarmaient indiquaient que si le peuple restait écarté de la politique qui dessinait son destin, et si les lettrés ne devaient avoir pour seule visée que la place du colon, les grands projets seraient toujours inadaptés et insuffisants pour faire de la Côte d'Ivoire un pays développé. Selon ces esprits éclairés, la contribution volontaire des populations aux décisions politiques paraissait nécessaire pour mieux cibler les besoins et contribuer aussi à une meilleure cohésion nationale pouvant déboucher sur une vraie indépendance économique.

Absence d'héritage politique de sa présidence

Effectivement, sur le plan national, pendant très longtemps, Houphouët-Boigny s'est fermement opposé à tout projet pouvant aboutir à une sortie du giron français. Pour lui, la Côte d'Ivoire devait demeurer rivée à la France par ce que François Mattei appelle si joliment les « trois piliers de la cathédrale françafricaine » : le président du pays est choisi par la France ; l'armée française est installée sur le sol ivoirien ; la monnaie ivoirienne, le franc Cfa – vestige colonial – est contrôlée par la France. Ce qui voudrait dire que l'idéal d'Houphouët-Boigny, c'est une Côte d'Ivoire sous la telle de la France.

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Il y avait pourtant un domaine où le prétendu « père de la nation » aurait pu, s’il avait voulu, amorcer une brèche dans l'édifice françafricain. C'était celui de la démocratie. Un effort dans ce sens aurait permis l'émergence rapide d'idées nouvelles et de projets nouveaux aidant à la marche vers la véritable indépendance du pays. D'ailleurs, à cette époque, certains croyaient - naïvement ou non - que ne voulant pas lutter frontalement avec le colonisateur, il avait au fond de lui l'intime conviction qu'il fallait préparer les armes qui permettraient plus tard aux Ivoiriens d'arracher leur pays à l'emprise de la France. Il n'en fut rien. A aucun moment, « le vieux » – comme on l'appelait affectueusement – ne montra à ses compatriotes que cette conquête lui tenait à cœur, qu'elle était primordiale. A aucun moment, il ne pensa à leur confier un héritage qui leur deviendrait cher au point de les pousser à consacrer toutes leurs énergies, leur vie, à le défendre.

Il commit même le crime de s’opposer fermement à l’instauration du multipartisme inscrit dans la constitution ivoirienne ! Sans l’entêtement de Laurent Gbagbo – qui a pris tous les risques et essuyé toutes les humiliations – jamais la Côte d’Ivoire n’aurait connu les balbutiements de la démocratie qu’elle a vécue avant le coup d’état français d’avril 2011. C’est grâce à la conquête du multipartisme par Laurent Gbagbo – qui n’a jamais remis en cause les institutions et particulièrement la composition du Conseil constitutionnel, le seul juge des résultats des élections – que chaque nouveau président de la république a été incontestablement le chef de l’armée nationale laissée par Houphouët-Boigny à sa mort.

En effet, une armée nationale qui fait allégeance à l’élu du peuple proclamé et investi par le Conseil constitutionnel est la preuve que les institutions du pays fonctionnent et que la démocratie est bien en marche. Grâce à l'adoption du multipartisme, les Ivoiriens avaient donc enfin un bien commun à défendre. La preuve qu'ils s’imprégnaient peu à peu des principes de la démocratie et en reconnaissaient les valeurs se vérifie dans ce qui s’est passé après l'épisode du pouvoir militaire avec le général Robert Guéi. En 2000, après des élections chahutées, l’armée s’est placée sous l’autorité de celui qui été reconnu l'élu du peuple par le Conseil constitutionnel. Malheureusement, ce processus démocratique avec des institutions fortes a pris fin en avril 2011, lorsqu'un nouveau pouvoir s’est installé hors de l’investiture prononcée par le Conseil constitutionnel avec une armée autre que celle héritée des précédents présidents. Or, toute armée, suppléant celle existante grâce à la volonté d'un seul homme, est une armée prétorienne, c'est-à-dire une armée privée. Les FRCI sont en effet l'armée personnelle d'Alassane Ouattara et de ses amis et constituent un danger pour l'avenir de la République.

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Qui peut dire ce que Houphouët-Boigny a laissé à ses compatriotes et pour quoi ils seraient prêts à se battre ? Nous mesurons la vacuité de son héritage politique aujourd’hui d'autant plus que la démocratie – disparue en 2010 – apparaît véritablement chère au cœur des Ivoiriens. Oui, le multipartisme a enseigné à chaque Ivoirien la force nécessaire des institutions avec ses bienfaits immédiats : l’absence de prisonniers politiques, la liberté de la presse et d’opinion, le respect de la vie. Et force est de constater que l'architecte de cette grande œuvre, qui constitue la vraie construction d’une nation, n’est pas celui que l’on a pompeusement appelé « le père de la nation », mais le Prométhée national – Laurent Gbagbo – qui, aujourd'hui, le supplante largement dans le cœur des Ivoiriens. Sans ce dernier, « le vieux » les aurait laissés démunis au bord d'un précipice insondable, sans héritage politique, sans idéal à défendre. Grâce à Laurent Gbagbo, entre 2000 et 2010, quand les Ivoiriens descendaient dans la rue, ce n'étaient pas pour crier qu'ils avaient faim mais pour défendre la démocratie menacée.

Absence de mémoires ou de manuscrit

Si Houphouët-Boigny n’a laissé aucun héritage politique à ses concitoyens, il n’a pas songé non plus à les instruire par des écrits. Pas de mémoire de son vivant, pas de mémoire après sa mort !

Pour se dédouaner de ce manquement, il aimait à clamer que les deux personnes les plus célèbres de notre ère – Jésus et Mohamed – n’ont jamais rien écrit. Il a oublié qu’il n’est ni l’un, ni l’autre. Il avait surtout perdu de vue que Jésus et Mohamed ont beaucoup agi, exposant leur vie à l’adversité. S’il avait été plus attentif à l’Histoire, il aurait constaté que l’esprit de l’humanité se nourrit de deux sources : l’attachement, d’une part, à ceux qui ont donné leur vie pour un idéal, et d’autre part à ceux qui ont laissé des idées fortes pour instruire les générations futures.

Un vrai pouvoir d’Etat, lorsqu’il est confronté à des situations particulières, doit être capable de prévenir ses successeurs de certains dangers, leur faire partager ce qu’il a pu ou n’a pas pu faire dans le secret, afin que ceux-ci puissent avancer d’un pas plus serein. A-t-on forcé la main à Houphouët-Boigny pour qu’il favorise l’immigration de ses voisins sahéliens sur la terre ivoirienne afin d’éviter à la France d’être inondée de Burkinabés et de Maliens ? Dans quelles conditions a-t-il nommé Alassane Ouattara Premier ministre alors que personne ne le connaissait ni d’Eve ni d’Adam ? Que savait-il réellement de son dernier Premier ministre, dont il prenait publiquement la défense devant ses compatriotes qui voyaient très mal sa présence à ce poste ? A-t-il passé un contrat avec lui ? Que croyait-il avoir réussi et quel projet avait-il pour l’avenir politique de la Côte d’Ivoire qu’il n’a pu réaliser ? Que de questions sans réponse !

Par des écrits, Houphouët-Boigny aurait pu nous éclairer et nous éviter certaines crises fâcheuses et déchirantes. S’enorgueillir d’être un grand bâtisseur de monuments ne fait pas de vous un bâtisseur de nation. Quand on avoue sa faiblesse intellectuelle et politique, on choisit de se refugier dans le pouvoir de l’argent en élevant des édifices à sa propre gloire et à celle de ceux que l’on aime. On se montre dépensier pour s’attirer les faveurs des uns et des autres. Mais la nation se construit avant tout en esprit et en politique, c’est-à-dire en pensant à l’homme attaché à son milieu, en lui donnant l’occasion de tendre vers un idéal où son bonheur peut se réaliser par son travail et sa persévérance. Que pensait Houphouët-Boigny de tout cela ? Nous n'en savons rien parce qu'il est parti sans nous laisser un seul mot pour nous éclairer.

Absence d'héritage familial

L'élément qui a fini par convaincre, rétrospectivement, bon nombre de ses concitoyens que « le vieux » était indigne de leur admiration et de leur considération, c'est la bataille qui s'est engagée autour des biens qu'il n'a pu emporter dans sa tombe. Personne ne peut dire qu'il a été surpris par la mort, puisqu'il n'a pas quitté ce monde dans la fleur de l'âge. D'autre part, nous savons qu'il a longtemps vécu en France et côtoyé les pratiques de ce pays.

Malheureusement, on constate aujourd'hui qu'il a vécu parmi les Français qu'il a servis, de près et de loin, sans jamais avoir été imprégné de l'esprit de leurs pratiques qu'il copiait cependant. Tel le crocodile dont il a fait son animal de compagnie parce qu'il l'inspirait, la rivière dans laquelle il se baignait quotidiennement ne l'a jamais rendu meilleur.

Houphouët-Boigny est demeuré, durant sa vie entière, un paysan baoulé, gérant ses affaires familiales de la même façon qu'il gérait celles de l'Etat. Il est demeuré dans l'oralité alors que la société moderne se construit sur la base de l'écrit, sur des textes de lois, sur des témoignages palpables.

Imbu de sa personne, méfiant des siens, il ne plaça sa confiance qu'en ses amis Blancs qui savaient le flatter comme il aimait. Aussi confia-t-il la gestion de sa fortune aux Européens. Normal donc que personne ne sache aujourd'hui ce que sont devenus tous ses biens immobiliers sur le territoire français. On prétend çà et là qu'ils ont été vendus. Par qui ? Pour le compte de qui ? Qui en avait la gestion ? La France et ses médias, toujours prompts à accuser Laurent Gbagbo de tous les maux, n'ont pas osé lui imputer ce vol, même au nom de la Côte d'Ivoire.

Parce qu'il était doué pour ne jamais faire confiance aux siens, les nombreux comptes que Houphouët-Boigny se vantait publiquement d'avoir ouverts en Suisse sont aujourd'hui introuvables. A qui la faute ? A lui tout seul, bien sûr. Il est normal que des comptes ouverts sous le sceau du secret se perdent dans la nature - pour ne pas dire dans les poches des banquiers - après la mort du détenteur du code. Sans testament écrit officiel ou officieux désignant les bénéficiaires et contenant les éléments nécessaires pour accéder aux biens cachés, courir après l'héritage familial d'Houphouët-Boigny, c'est courir après un mirage.

Que peuvent retenir les Ivoiriens de la présidence d'Houphouët-Boigny ? Une seule image : le précipice béant qui s'ouvre devant eux ! Résultat, on se jette dans le vide, on se déchire, on se fait la guerre. A sa mort, les Ivoiriens n'ont même pas eu l'honneur d'être perçus comme une famille se disputant un héritage ; parce qu'il n’y en avait pas. Aussi, ils ont assisté, indifférents, à la querelle entre Konan Bédié et Alassane Ouattara pour le fauteuil présidentiel. Par contre, quand Laurent Gbagbo leur offrit le multipartisme et la démocratie, ils devinrent fiers et jaloux de leur patrie et se mirent à la défendre ardemment contre l'adversité et même contre la puissante armée française. C'est dire combien un héritage national, bien reconnaissable par tous, est nécessaire à la cohésion d'un pays. Grâce à Laurent Gbagbo, tout le monde sait ce que les Ivoiriens défendent contre le pouvoir installé par la France en avril 2011. Houphouët-Boigny est donc définitivement écarté des valeurs qui animent le combat des Ivoiriens.

Raphaël ADJOBI