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05/05/2015

L'insécurité galopante au Mali met les pays du Sahel sous tension

La france au mali, Manéka au Mali, L'Algérie et le conflit au Mali


Ils avaient acclamé la France et appelé sur elle toutes les bénédictions du ciel. Ils avaient vu en elle l'ange vengeur envoyé par la divine main pour les délivrer des hordes de barbares touaregs et de groupuscules aux dessins douteux qui décimaient le Nord de leur pays et menaçaient de le soumettre dans sa totalité. Avec l'intervention de l'armée française de janvier 2013, les Maliens avaient sincèrement cru à l'avènement d'une nouvelle ère de totale sécurité.

Malheureusement, après la fête et les longues embrassades fraternelles, malgré la multiplication des bases militaires françaises au nom de cette totale sécurité, la réalité a étendu de nouveau son manteau sur le pays. Nous devrions plutôt dire que la présence de la France a donné une forme jusque-là insoupçonnée à l'insécurité dans ce pays. Cantonnée dans le Nord jusqu'en 2014, elle s'est aujourd'hui étendue sur l'ensemble du territoire - et a gagné les pays voisins - en prenant des formes diverses.

Au Nord comme au Sud, plus personne, Blanc ou Noir, civil ou militaire, n'est épargné par la violence. Un ancien soldat français de la Légion étrangère a été enlevé au Burkina par une milice touareg. A Bamako, les boîtes de nuit fréquentées par les Européens sont le théâtre d'attentats meurtriers. Celui perpétré contre la boîte fréquentée par les Américains a fait grand bruit dans le pays.

Cette recrudescence de l'insécurité s'explique non seulement par la présence continue des groupes armés touaregs mais encore par la multiplication des milices villageoises qui prônent l'autodéfense devant la carence de l'Etat et l'incompétence des forces militaires françaises dans cette zone sahélienne. Elle s'explique surtout par les enjeux économiques qui aiguisent les appétits de tous, y compris des milices chargées d'assurer la pitance des villages, et des voyous de grand chemin. En effet, au-delà des discours politiques, chaque groupe cherche à contrôler les filières de trafic de la drogue et des métaux précieux. On constate par exemple que les multinationales n'ont jamais sorti autant d’or des mines de Kayes, dans le Sud, que durant ces périodes de trouble.

Être armé pour être pris en considération par les Français

Dans ce climat délétère généralisé, chaque groupe se dit qu'il faut désormais être armé pour être pris en considération dans d'éventuelles négociations. C'est dans cet esprit que se sont constituées des milices dans la région de Mopti. En effet, le MNLA – groupe armé essentiellement composé de Touaregs de Kidal – jouit auprès de la France d'une considération particulière. Son leader, Iyad Ag Ghali, circule librement dans cette région sans être inquiété par la France, alors qu'il y a un mandat de recherche lancé contre lui par les Américains.

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Comment comprendre l'indulgence dont jouissent le MNLA et la ville de Kidal auprès des autorités civiles et militaires françaises ? Un constat est clair : la faillite politique au Mali est telle que la France ne fait plus confiance aux dirigeants du pays. Par contre, la capacité des cercles religieux à mobiliser les populations la séduit. En outre, les moyens financiers dont disposent ceux-ci pour mener des actions sociales auprès des Maliens sont tout à fait évidents. Et le fait que la France sache très bien que ce sont le Qatar et l'Arabie Saoudite qui financent ces religieux maliens ne l'indispose nullement.

Devant ce constat, la France semble avoir adopté une nouvelle stratégie : faire en sorte que les religieux aient plus de pouvoir politique. Ce n'est donc pas un hasard si un ministère du Culte est apparu dans le gouvernement de transition alors que ce pays, très islamisé, n'en a jamais connu. Depuis leur entrée dans l'arène politique, les chefs religieux originaires du Sud se montrent de plus en plus pressants dans presque tous les domaines. Ils demandent même à avoir des armes pour se protéger. Mais qui les menace au point de les pousser à se constituer une milice religieuse ?

On peut se demander où cette indulgence de la France à l'égard des religieux musulmans conduira le Mali à long terme. Pour l'heure, le pays a tout simplement le sentiment que la France entretient l'insécurité qui s'est étendue au Burkina et au Niger pour justifier sa présence dans les pays du Sahel. Les populations soupçonnent sincèrement la France de vouloir affaiblir le président élu en 2013 – qui a semblé montrer une certaine résistance aux diktats étrangers – afin de l'obliger à signer tous les accords qu'elle initie. Elles pensent que la France a pris soin de faire beaucoup de bruit autour du nouveau président, concernant le prix exorbitant de son nouvel avion, sa complicité avec un parrain corse, et les accusations de surfacturation lors de l'achat d'équipements militaires, pour cacher ses projets douteux.

En tenant compte de ce sentiment, et en regardant attentivement le balbutiement de sa politique et des actions de son armée, on peut croire que la France commence peu à peu à prendre conscience qu’elle s’est avancée dans un bourbier.

Souvenons-nous de l’entreprise de reconquête de la totalité du territoire au profit du gouvernement central, en janvier 2013, qui s’est arrêtée sans aucune raison apparente à Kidal. Malgré les exhortations des Maliens, la France n’avait pas alors voulu poursuivre plus loin son avancée permettant ainsi aux chefs du MNLA de demeurer maîtres d’une partie du territoire ; une partition du pays en quelque sorte. Depuis, l'inclination de la France pour une amnistie à l’égard des chefs du MNLA, tel Iyad Ag Ghali, trahit sa volonté de s’appuyer sur la force fédératrice des religieux touaregs de Kidal. Une amnistie qui, malheureusement, ne semble pas rencontrer l’assentiment de l’Algérie. Ce qui, évidemment, indispose au plus haut point les autorités françaises.

En effet, l’Algérie ne veut pas entendre parler d'une amnistie qui scellerait l’autonomie des Touaregs du Mali parce que ce serait un précédent dangereux pour la sous-région. Elle ne perd pas de vue le fait que les Touaregs constituent des communautés au Niger, en Mauritanie et en Algérie et que ces communautés pourraient à leur tour revendiquer ce qui serait accordé aux Touaregs du Mali. Accorder au MNLA ce qu’il demande équivaut donc à semer la discorde et l’insécurité dans le Sahel. La France n’ignore pas ce point de vue de l’Algérie, de même qu’elle n’ignore pas le projet d'aménagement du Mali né de la dernière conférence d’Alger.

Ce projet prévoit la création de nouvelles régions avec des pouvoirs élargis - avec un exécutif et un parlement - et dont les décisions ne pourront pas être remises en cause par le pouvoir central malien. Ces nouvelles régions disposeront de leur propre armée dont 80% des effectifs seront composés de leurs ressortissants. En d’autres termes, la dernière conférence d'Alger prône la constitution d’armées ethniques. Pour quelle finalité ? On peut se poser la question.

Par ailleurs, lors de cette conférence, la gestion des gisements miniers était au cœur des débats. Le projet prévoit que 40% du budget national du Mali soient affectés au développement du Nord. Or, les grandes mines qui génèrent le plus de bénéfice pour le pays sont situées dans la région de Kayes dans le Sud. Et les ressortissants de cette région pensent qu’il serait juste qu’ils revendiquent à leur tour leur autonomie. Revendication qui laisse entrevoir l'éclatement du Mali en plusieurs entités autonomes. Qui a intérêt à envisager cela ? Le jeu de l'Algérie apparaît donc ambigu : de même qu'elle refuse l'autonomie des Touaregs maliens, elle prône la régionalisation du Mali, faisant le jeu des forces rebelles et des politiques étrangères favorables aux multinationales.

De toute évidence, les projets pour le Mali ne semblent pas tenir compte des souffrances et des besoins élémentaires des populations. Aveuglés par leurs stratégies prédatrices, Français et Américains ne voient absolument pas la sécurité, la gestion du patrimoine et le bien-être des populations. Ces projets pour le Mali tendent tous à diviser, à déposséder l’Etat central de ses pouvoirs pour permettre aux grandes puissances de signer de juteux contrats avec les régions.

Raphaël ADJOBI
Avec l’aimable collaboration de
Issa N'DIAYE
Professeur à l'université de Bamako.
Président du Forum Civique, Mali

°Images illustratives : marche et meeting de la plateforme des organisations de la société civile le 2 mai 2015 à Bamako pour soutenir la ville de Manéka au Nord du pays.