topblog Ivoire blogs

01/04/2012

Quand le Sénégal et le Mali donnent raison à Laurent Gbagbo


Au moment où se referme l'épisode des élections sénégalaises, en Europe comme en Afrique, chacun tire des conclusions en ayant presque toujours à l'esprit la guerre postélectorale ivoirienne. On se plaît à comparer des situations qui n'ont nullement les mêmes caractéristiques ; pire, on se laisse griser par la perception immédiate de deux faits susceptibles de combler le plus ignorant des enfants : une issue heureuse d'un côté qui fait de Abdoulaye Wade un démocrate et un échec de l'autre qui fait de Laurent Gbagbo un antidémocrate.

Ce billet s'adresse donc à tous ceux qui sont parvenus à cette conclusion aussi évidente qu'un nez au milieu du visage. Concernant les élections sénégalaises, il convient avant tout d'attirer leur attention sur la grande erreur de départ commise par Abdoulaye Wade : sa décision de briguer un troisième mandat quand lui-même a oeuvré pour que la Constitution de son pays ne le permette pas ! C'est comme s'il taillait une veste destinée à tout autre président que lui. Visiblement, pour Abdoulaye Wade, cette loi était faite pour les autres ; quant à lui, il était au-dessus d'elle. Voilà donc ce qu'il faut retenir définitivement de l'homme !

Dans ces conditions, il ne restait plus aux Sénégalais qu'une seule et unique solution : traduire dans leur vote le rejet catégorique de ce qui est - pour tous les amoureux de la légalité constitutionnelle - une marque de non respect de la loi démocratique. Ce qui fait écrire à certains Européens que Macky Sall a bénéficié du "tout sauf Wade". Mais quelle honte y a-t-il à cela ? Cet état de chose rend-t-elle la victoire moins belle ? Quand en France, en 2002, Jacques Chirac a été élu pour un deuxième mandat, il avait bien bénéficié du "tout sauf Le Pen". Quelle était la conclusion généralement admise par les médias de France et d'ailleurs ? Les Français, disait-on, avaient fait preuve d'un sursaut national ! Et que croyez-vous que firent les Sénégalais ? Il s'agissait bel et bien d'un sursaut national contre le péril antidémocratique que représentait celui qui s'estimait être au-dessus de la loi constitutionnelle ! On ne peut donc que se réjouir de savoir les Sénégalais capables d'un élan égal à celui des Français.

Qu'on se le dise : la prompte reconnaissance de la victoire de son adversaire n'efface pas la faute monstrueuse d'Abdoulaye Wade qui fait de lui l'un des antidémocrates africains pour la postérité. De toute évidence, le mode même de publication des résultats - qui étaient rendus publics au fur et à mesure des dépouillements - obligeait le vaincu à jeter les armes en cas de plébiscite. Et ce fut le cas.

De tout ce qui précède, deux leçons sont à retenir : tout d'abord, il est important que les Africains sachent la nécessité de s'unir pour sanctionner dans les urnes la politique ou même le type d'homme qu'ils ne veulent pas voir les diriger. Si malgré l'union de tous les opposants pour aboutir à un plébiscite intervenait une inversion des résultats comme ce fut le cas au Gabon grâce à la main invisible de la France, on ne pourra pas les accuser de ne pas avoir fait le nécessaire. Ils n'auront alors été vaincus que par des voleurs. Ensuite, il serait bon d'adopter la publication des résultats au fur et à mesure de leur dépouillement. Seuls les procès verbaux entachés d'irrégularités pourraient être acheminés devant le conseil constitutionnel ou l'institution compétente pour trancher. Cette méthode, appliquée avec succès au Sénégal, permettra aux élections africaines de gagner en crédibilité. D'ailleurs, elle a permis de déjouer l'inversion des résultats par le général Guéi en Côte d'Ivoire en 2000. Si, à l'époque, cette méthode de dépouillement n'a pas permis d'éviter les troubles dans ce pays, c'est tout simplement parce que le vaincu s'est proclamé vainqueur malgré l'évidence des résultats. Et c'était tout ce que redoutait l'opposition sénégalaise en 2012. Ibrahima Sène, membre du bureau politique du Parti de l'Indépendance et du Travail (P.I.T) et du directoire de campagne de Niasse affirmait même que Wade se déclarerait vainqueur au premier tour. Quant au Cercle des Intellectuels Républicains (C.I.R), également certain de la défaite du président sortant, il a menacé d'une sanction du peuple dans la rue s'il se permettait cette audace malgré le mode de dépouillement qui rend immédiatement publics les résultats. Heureusement, Wade n'a pas osé.

Pour comprendre pourquoi Wade n'a pas osé s'autoproclamer vainqueur, venons-en enfin à la véritable clef du succès de cette élection présidentielle sénégalaise. Il est indéniable que les Sénégalais étant les seuls juges de la manière de conduire leurs élections ont évité à leur pays des tensions excessives. Aucune puissance étrangère n'avait pris tel ou tel candidat sous son aile contre tel ou tel autre. Aucun candidat n'a lancé d'appel aux démocraties étrangères durant les élections ! Les Sénégalais - y compris M. Wade qui n'était plus certain de compter sur Sarkozy et son armée - avaient montré par là leur volonté de laver leur linge sale en famille. Le Sénégal s'inscrit donc désormais au nombre des pays africains qui veulent compter sur eux-mêmes. Souvenons-nous que suite aux élections contestées au Zimbabwe, le président Wade s'était empressé de proposer sa médiation mais qu'elle fut poliment repoussée à la fois par le président Mugabé et l'opposition. Ce refus de voir des éléments étrangers s'immiscer dans les affaires intérieures du pays a permis la paix nationale. Les lois de ce pays étaient-elles imparfaites ? Les élections se sont-elles déroulées dans des conditions pas tout à fait démocratiques ? Qu'importe. Les Zimbabwéens avaient préféré faire leur propre expérience de la démocratie plutôt que d'écouter les leçons étrangères. Ils savaient que c'était ce parcours hésitant qu'ont connu tous les pays européens.

Rappelons enfin la récente réaction des Maliens à "la proposition" de médiation de la CEDEAO dirigée par Alassane Ouattara, le bien-élu de la France et des institutions internationales. Alors que les gouvernements et médias européens ainsi que les chefs d'Etat africains nous laissaient croire que les Maliens avaient besoin du secours de l'étranger pour restaurer la démocratie, voilà que ceux-ci empêchent la venue sur leur terre de délégations étrangères en envahissant le tarmac de l'aéroport de Bamako ! Pour quoi donc ce refus de la main tendue des démocraties étrangères ? Il ne faut pas chercher trop loin ! Les Maliens ont tout simplement compris qu'il vaut mieux qu'ils comptent sur leurs propres moyens pour résoudre les problèmes intérieurs de leur pays. Madame Aminata Traoré, l'ancienne ministre de la Culture l'a clairement fait savoir à l'organisation africaine dirigée par Alassane Ouattara en affirmant que "le Mali n'a pas de leçon de démocratie à recevoir de la CEDEAO".

Les Africains seraient-ils de plus en plus nombreux à comprendre la nécessité d'empêcher les Européens et leurs satellites de se mêler de leurs soucis de démocratie, de leur soif d'élections plus claires et plus justes ou de leur attente de bonnes gouvernances ? Ils semblent tous avoir retenu la leçon de Laurent Gbagbo qui privilégiait la recherche des solutions aux problèmes nationaux par les intelligences nationales. Ils semblent tous accepter de se prendre en charge plutôt que de compter sur l'étranger. Ils semblent tous avoir compris que l'on peut aider un pays à défendre ses frontières, mais en aucun cas se permettre d'aider un mouvement politique ou militaire à soumettre un adversaire national. On peut croire que les Africains sont nombreux à penser que les organisations africaines (UA et CEDEAO) se sont complètement discréditées en apparaissant comme de simples satellites des puissances européennes et des Etats-Unis.

Raphaël ADJOBI

04/03/2012

Henri Konan Bédié, nous irons pisser sur votre tombe à la queue leu leu !


Le dernier grand événement que la Côte d'Ivoire a connu - à savoir sa défaite en finale de la Coupe d'Afrique des Nations - a révélé, à tous les observateurs locaux et sans doute aussi du monde extérieur, qu'il y a un rejet clair et net par les Ivoiriens du président que la France, les Etats-Unis et l'ONU ont choisi pour eux. Ils se sont réjoui de la défaite des Eléphants (l'équipe nationale) parce qu'ils ne voulaient pas que des actions d'envergure nationale viennent conforter ou saluer l'autorité d'Alassane Ouattara sur le pays ! Ils ne voulaient en aucune façon montrer de la sympathie pour son régime en festoyant de quelque manière avec lui !

La forme de l’expression de ce sentiment n’est pas anodine. Elle traduit une situation très grave : la claire séparation entre le président et le peuple ivoirien par un abîme insondable ! Oui, force est de constater que le fossé qui s'est creusé entre le nouveau régime et la population a fini par isoler complètement Alassane Ouattara au point que tout ce qu'il entreprend la laisse tout à fait indifférente.

En effet, voir l'autorité de l'état ivoirien ouvertement partagée avec les Français comme aux premières heures des indépendances où le pouvoir colonial s'est mué en une multitude de conseillers techniques grassement payés sur les deniers publics est assurément humiliant et inadmissible. Il n'y a qu'un étranger, un homme pas assez pétri des valeurs nationales ivoiriennes pour replacer notre chère Eburnie sous la tutelle de la France, militairement, administrativement et économiquement. Les Ivoiriens et beaucoup d’Africains regardent cette situation comme une véritable catastrophe !

Mais, ce qui est encore plus insupportable et pousse les Ivoiriens à baisser davantage la tête comme dans l'attente religieuse d'une intervention qu'ils n'osent qualifier de divine, ce sont les pratiques qu'ils observent quotidiennement dans leur pays. Ils ont cru que les tueries de Douékoué qui les ont ébranlés, les humiliations infligées aux anciennes autorités du pays à l’Hôtel du Golf qui les ont médusés, le rabaissement des militaires et des civils rassemblés dans des camps de redressement forcés de chanter des hymnes à la gloire du nouveau maître qui les a estomaqués laisseraient la place à une ère de reconstruction générale et équitable après l'investiture officielle de Ouattara accomplie avec l’onction française par l’auguste main de Nicolas Sarkozy.

Ce que les Ivoiriens constatent et qui nourrit cet extrême et singulier ressentiment jamais vu sous d’autres cieux, c’est le spectacle d’insécurité, d’injustice et de brutalités de toutes sortes qu’offre le paysage ivoirien. Les Forces Nouvelles (l’armée des rebelles de Soro au service de Ouattara), trop vite pompeusement rebaptisée Force républicaine de Côte d’Ivoire n’a pas permis une véritable réunification des armées dans le pays. Sous l’étiquette FRCI, les populations reconnaissent aisément les pratiques brutales et iniques des rebelles des Forces Nouvelles. Avec les dozos, ils sont les véritables maîtres du pays : ils troublent les meetings et tuent impunément ; ils incendient des villages et donnent la chasse aux populations ; ils détroussent les paysans quand l’envie leur prend ; ils règlent leur compte à tous ceux qui les regardent d’un œil qu’ils jugent mauvais ; ils règlent et dérèglent les élections. Bref : ils font la pluie et le beau temps !. Taï, Gnagbodougnoa, Bonoua, Divo, Vavoua, Alépé, Issia, Saïoua, Sikensi, Bonon, Arrah, Séguéla, etc…, ont subi la colère et la terreur des FRCI et des dozos, sans qu’aucune voix des alliés du pouvoir ne s’élève pour s’indigner ou pour réclamer que cela cesse. Surtout pas celle d’Henri Konan Bédié, le désormais fidèle parmi les fidèles d'Alassane Ouattara !. Bien au contraire, on vous dit clairement que « celui qui ne veut pas voir les FRCI doit quitter le pays ». On croit rêver !

Résultat : Les rebelles gèrent encore le Nord du pays comme aux heures de sa partition avec la bénédiction de l’Onu et de l’armée française. Pendant ce temps, au lieu de construire le reste du pays que l'on pourrait croire sous son pouvoir et celui de la France, Alassane Ouattara se soucie essentiellement de faire la chasse aux pro-Gbagbo : gel des comptes bancaires pour mieux les asphyxier, encouragement de la chasse à l’homme dans l’ouest afin de libérer des terres et des maisons pour le compte des populations nordistes et burkinabé, licenciement massif au sein des institutions du pays et dans la fonction publique pour placer des agents et fonctionnaires issus du nord. Si à l’extérieur, Alassane Ouattara a pris la ferme résolution de contenter la France afin de s’assurer son indéfectible soutien, à l’intérieur, il semble faire tout son possible pour séduire les populations du nord afin qu’elles l’acceptent comme l’un des leurs en donnant quartier libre aux dozos et aux FRCI pour faire ce que bon leur semble. Mais même certaines populations du nord commencent à ne plus se reconnaître dans toutes ces pratiques venues d'un autre monde.

Quand, par moments, Les Ivoiriens relèvent la tête, que voient-ils ? Nullement la figure de Mamadou Koulibaly qui les a abandonnés, mais celle presque satanique d'Henri Konan Bédié qu'ils voudraient vouer aux enfers. La figure de leur espoir a cédé la place à celle de leur ressentiment parce qu'ils ont enfin compris que c'est le manque de constance de cet homme qui est la source de tous leurs maux.

Le mutisme criminel d'Henri K. Bédié

Etait-il nécessaire qu'Henri K. Bédié parlât si fort de l'Ivoirité alors que les institutions du pays étaient là pour vérifier dans les faits administratifs, et rien que dans les faits administratifs, la véritable nationalité d'Alassane Ouattara ? Celui-ci n'est devenu ivoirien qu'en 2010 ; un an avant que la direction du pays ne lui soit complaisamment remise. Le manque de sagesse du patron du PDCI ne lui a pas permis de comprendre que quand on est sûr d'avoir raison, on laisse faire la loi plutôt que de régler le litige sur la place publique. Nous savons tous désormais que pour éteindre le feu qu’il a allumé par son manque de diplomatie, Laurent Gbagbo a dû plier sur les suppliques des instances étrangères et tordre le cou à la loi républicaine, permettant ainsi à Alassane Ouattara de devenir ivoirien et par voie de conséquence candidat aux élections présidentielles.

Monsieur Henri Konan Bédié, malgré ce que vous saviez sur l'identité et les intentions réelles d'Alassane Ouattara, qu'avez vous fait quand il s'est officiellement porté candidat ? Vous êtes allé l'embrasser et vous avez signé un pacte avec lui. Etiez-vous poussé par le diable ou par la France ? Supposons que la France ait joué le rôle du diable. Etiez-vous obligé d'embrasser la cause de votre ennemi d'hier en le rejoignant dans son QG électoral au moment de la crise postélectorale due à l'incertitude des résultats ? Comme diraient les Ivoiriens, vous vous êtes montré "petit", à ce moment-là ! Un tel suivisme irréfléchi est indigne d'un homme qui a connu tous les honneurs dans son pays. Oui, à ce moment-là, vous étiez devenu insignifiant, réduit à la dimension d'un enfant suivant les pas de son protecteur qui le tient en otage pour servir de bouclier honorable aux yeux de l'extérieur.

Pour vous remercier, que vous a-t-on promis ? Votre nom en lettres d'or sur le troisième pont que Laurent Gbagbo était sur le point de jeter sur la lagune Ebrié ! Quelle plénitude ! Mais savez-vous que déjà des millions d'Ivoiriens sont certains que votre nom n'y demeurera pas très longtemps parce que le pont sera vite débaptisé ? Savez-vous qu'au regard de votre inconstance et de ses conséquences criminelles et humiliantes qui sont le lot quotidien des ivoiriens, nous rêvons tous d'aller pisser sur votre tombe à la queue leu leu ? Nous nous bousculerons gaiement au cri de « pousse-toi, que je l'arrose abondamment ! » Il ne faut finalement pas grand chose pour soulager nos peines, vous savez ?

Car quoi ? Peut-on être Ivoirien, une ancienne éminente autorité du pays et rester muet devant tant d'injustices, tant de crimes impunis, tant de souffrances quotidiennes de vos compatriotes ? Leurs pleurs et leurs cris qui montent des villes et des villages brûlés et meurtris ne parviennent-ils pas jusqu'à vous ? Mon Dieu, peut-on être sourd à ce point alors que vous prétendiez, il n'y a pas si longtemps, pouvoir diriger ce pays ? Pourquoi ne faites-vous pas entendre votre voix ? Vous n’en avez pas de personnelle, sinon de fabrication étrangère ! Un vendu, voilà ce que vous êtes !

Que d'occasions manquées, M. Henri Konan Bédié, pour dire "assez !" à votre allié et à votre donneur d'ordre et organisateur étranger ! Que d'occasions manquées pour vous désolidariser des crimes et des injustices et vous réconcilier avec les Ivoiriens qui attendent qu’un leader reconnaisse leurs peines et les aide à panser leurs plaies. Il aurait suffi que devant les excès de la dictature d’Alassane Ouattara vous disiez « assez ! » pour que vos frères vous tendent les bras et se réconcilient avec vous. Est-ce l'espoir d'un poste de Premier Ministre pour l'un des membres de votre parti qui vous contraint au silence ? Est-ce le prix de tant de morts, de tant de souffrances ? Quelle maigre pitance ! Non, nous ne mangeons pas de ce pain !

Visiblement, vous avez perdu tout sens de l’orgueil et de l'honneur, et nous tout espoir de vous revoir parmi nous. Vous voilà un étranger à nos yeux au même titre que celui qui dirige la Côte d'Ivoire. Il ne nous reste qu'à vous dire : Vade retro satanas !


Raphaël ADJOBI

01/02/2012

Qu'est-ce que "la droite", en politique ?


Assemblée nat. 0001.jpg La distinction « gauche – droite » est si ancrée dans nos habitudes que nous ne pouvons nous passer de juger les positions politiques des nations étrangères qu'à l'aune de notre réalité. Mais sait-on avec précision ce que renferment ces termes, du moins les éléments qui en sont leurs fondements ? Chacun saurait-il clairement définir ce qu'est fondamentalement la droite ? Voilà la tâche à laquelle j'ai décidé de me consacrer aujourd'hui. Et, sans doute, vous conviendrez avec moi des quelques traits caractéristiques de ce que nous appelons communément, en politique, « la droite », que je souligne ici.

En France, la notion de « droite » est avant tout intimement liée à la défense du socle des moeurs lointaines enracinées dans l'aristocratie, voire la féodalité. Aussi, chaque appel à la défense de la patrie suppose obligatoirement la menace d'un danger, d'un ennemi. Cette tendance à voir le danger ou l'ennemi dans les yeux de tous ceux qui ne nous ressemblent pas ou que nous n'avons pas adoubés tient quelque chose de la vieille tradition qui faisait du châtelain - donc le riche - le protecteur des pauvres qui en échange lui devaient soumission. Et n'oublions pas que dans sa maligne domination, le riche avait pris l'habitude d'ériger des lois pour se garantir des vilénies des pauvres tout en faisant croitre à ces derniers, qui ne possédaient rien, que c'était également pour leur bien ; dans le cas, bien sûr, où ils viendraient à posséder quelque chose. Aussi, cette confiance aveugle dans le riche érigé en bienfaiteur sans lequel la société courrait à sa perte demeure aujourd'hui encore le fond de commerce de ce que nous appelons « la droite ».

On comprend donc que « la droite » s'érige en apôtre du patriotisme qui n'est que l'affirmation de l'orgueil public face à la menace extérieure. Le patriotisme a pour dessein de montrer du doigt l'existence, ou mieux la présence de l'autre qui est « l'indésirable ».

Je me souviens m'être très vite rangé à l'avis de mon ancien professeur de philosophie au Lycée classique d'Abidjan qui, un jour, nous expliqua avec beaucoup d'enthousiasme pourquoi « La Marseillaise », l'hymne national français, était certainement le plus beau chant patriotique jamais écrit. En effet, quand on lit ou écoute les paroles de ce chant, on comprend que son enthousiasme n'était pas vain. De toute évidence, « La Marseillaise » était écrite pour galvaniser tout un peuple et le dresser contre l'ennemi ; un chant qui flatte l'orgueil, gonfle la poitrine et vous pousse à toiser l'ennemi de la façon la plus fière pour lui signifier qu'il ne peut ébranler votre ardeur à le combattre. Le Haka néo-zélandais qui impressionne tant le monde entier, suscitant à la fois admiration et critiques parfois, s'inscrit dans le même registre de volonté inébranlable devant l'adversité. Et en 2004, quand, encerclant l'Hôtel Ivoire tenu par une armée étrangère, la jeunesse ivoirienne s'était dressée par une marche grandiose jamais vue sous le soleil d'Afrique, elle faisait preuve de patriotisme ; un patriotisme extraordinaire que les journalistes Antoine Glaser et Stephen Smith avaient comparé à juste titre à la prise de la Bastille. Oui, le patriotisme est un orgueil exacerbé devant l'adversité. Il brave le danger, refuse de reculer. Seule la mort peut le vaincre.

Qui est l'ennemi en temps de paix ?
Mais à quoi nous sert l'orgueil patriotique en tant de paix ? Qui est alors « l'autre », l'ennemi devant lequel il ne faut rien céder ? Aujourd'hui, alors que les dirigeants de « gauche » prônent le "vivre ensemble" - et certains vont même jusqu'à proposer la révision de notre hymne national - la droite se montre l'ardente défenseur de ses paroles ainsi que des signes extérieurs anciens qui flattent l'orgueil, pour ne pas dire qui flattent notre clocher que l'on voudrait imprenable. Dans la réalité actuelle de la France, à entendre les hommes politiques de droite, « l'autre », « l'indésirable » devant lequel il faut lever les boucliers vient des quartiers pauvres qu'ils assimilent aux immigrés (ou des immigrés qu'ils assimilent aux quartiers pauvres). Assurément, le ton martial des discours qui clament le redressement de la France ne vise qu'à pousser une partie de la France qui se reconnaît blanche et riche contre l'autre partie qui ne peut que se voir pauvre et taxée d'étrangère. La "droite" est donc cette volonté politique qui consiste à perpétuer en tant de paix la persistante idée d'un éternel ennemi toujours aux aguets.

Un autre trait caractéristique de la droite est son attachement à la famille traditionnelle "père-mère", sécurisante et immuable. La métamorphose que connaît la famille depuis une ou deux décennies lui semble étrangère. La droite refuse d'ouvrir les yeux ; elle refuse de voir que « de nouveaux personnages familiaux ont fait leur apparition : les beaux-parents des familles recomposées, les donneurs et les donneuses, les mères porteuses, les parents de naissance (ou biologiques) en cas d'adoption ». Devant cette réalité, elle s'accroche aux institutions, aux règles parfois plusieurs fois centenaires. La manière extrêmement lente dont la société tente d'organiser la mutation de la famille face aux freins des institutions traduit bien le refus de la droite d'en assumer totalement la responsabilité. Elle persiste à négliger juridiquement les nouveaux liens familiaux de peur qu'ils supplantent le modèle « un seul père, une seule mère, pas un de plus, pas un de moins » (Irène Théry, directrice d'études à l'EHESS).

En défendant le caractère immuable des institutions, c'est non seulement sa peur de la nouveauté ou du changement qu'elle exprime, c'est aussi sa peur de l'autre qu'elle montre. Parfois, cette peur de l'autre la pousse à des propositions absurdes comme cette recherche des gènes de la délinquance chez les enfants de la maternelle afin de prévenir les déviances futures et protéger ainsi la société. Et ces déviances futures, la droite les situent bien souvent aux frontières de la famille traditionnelle. On pourrait même croire qu'elle est nostalgique de la subordination sociale de la femme dans la famille hiérarchisée d'antan : le mari chef de famille, la femme lui devant obéissance ; le père pourvoyeur, la mère au foyer. Il est même certain qu'un grand nombre des partisans de la droite fonctionnent selon ce schéma ou n'en sont pas très loin.

Nous n’irons pas plus loin dans cette définition de la droite. Au regard de cet exposé, chacun peut se situer. Des circonstances particulières font parfois naître des valeurs qui sont justes et belles. Mais il faut savoir évoluer. Ainsi, « les patriotes » (le tiers état) - qui étaient tous ceux qui s'opposaient à l'aristocratie et au clergé pendant la Révolution - ont su changer d'idéal à l'avènement de l'industrie avec ses cohortes d'ouvriers. Les mutations actuelles exigent des mentalités nouvelles, des considérations sans cesse renouvelées de notre manière d’être, de notre manière de faire aussi, mais surtout de notre manière de vivre avec les autres. Face aux mutations de ces dernières décennies, la droite - qui s'est emparé de la bannière patriotique - doit se montrer capable de proposer des valeurs nouvelles à atteindre pour ne pas être taxée de rétrograde. Sans un regard neuf sur cette société constamment changeante, nous serons tentés d’affirmer que la gauche a des valeurs et la droite des préjugés.

Raphaël ADJOBI

05/11/2011

Les familles ivoiriennes à la croisée des chemins

(Réflexion)

numérisation0001.jpgDurant de nombreux mois, il a porté dans le silence un sentiment d’humiliation qu’il ne pouvait taire plus longtemps. Jamais il n’avait pensé que parmi les siens se trouveraient des êtres aux intentions aussi basses parce que calculées à l’aune de leurs intérêts personnels quand l’honneur de la Côte d’Ivoire était en jeu. Jamais il n’avait soupçonné que parmi les siens, des hommes et des femmes seraient capables de préférer l’offre de l’étranger à l’effort national et à la fierté de l’âme ivoirienne.

Grande fut donc sa surprise et profonde son humiliation quand il découvrit que les prises de position de certains des siens étaient liées à la facilité d’obtenir des visas que l’ambassadeur de France octroyait à ceux qui étaient reconnus dans certaines cellules comme partisans d’Alassane Ouattara. Quelques uns avaient même dans un premier temps subi un refus avant d’être appelés, plusieurs mois plus tard, à retirer un visa qu’ils n’attendaient plus. Tous attribuèrent ce revirement inattendu à la main de Dieu ! Ceux qui ne furent pas élus attribuèrent leur mauvais sort à la mauvaise relation que la France entretenait avec le président Laurent Gbagbo. Aussi, au plus fort de la crise postélectorale, ils prirent le parti d’applaudir l’aide militaire de la France à l’adversaire de leur président pourtant déclaré élu par la constitution de leur pays.

Son cœur se mit à saigner quand il entendit un proche lui dire avec forte conviction qu’il préférait un pays gouverné par un étranger si cela pouvait apporter du travail à la population avec l’aide de la France. Ce jour-là, il passa la nuit avec une forte migraine à s’interroger sur l’avenir des peuples africains. Il eut durant quelques longues minutes le sentiment d’être un étranger sur sa terre natale puisqu’avec l’accord des siens la direction de son pays était confiée à un étranger protégé par l’armée française. La Côte d’Ivoire occupée ! La Côte d’Ivoire humiliée ! se répétait-il.

Ces humiliations l’amenèrent à une analyse profonde du sens de l’adage « Aide-toi, le ciel t’aidera ». Il se demanda pourquoi celui qui se noie tend toujours la main vers l’air libre, vers le ciel, au lieu de croiser les bras à attendre un éventuel secours. Ce geste désespéré n’est-il pas l’ultime tentative que fait l’homme en danger pour exprimer son désir d’être sauvé ? La main tendue n’exprime-t-elle pas l’effort personnel, le chemin instinctif que parcourt le naufragé vers son éventuel sauveteur ? Sans cet effort-là, celui-ci sera obligé de déployer une plus grande énergie pour l’atteindre et le sortir de la noyade. Si le naufragé est sauvé dans cette dernière condition, alors on peut dire qu’il ne mérite pas la vie qui lui est offerte. Non, il n’a rien fait pour mériter d’être vivant ! Tout ce qu’il mérite, c’est de demeurer dans l’esclavage parce que la vie lui semble n’avoir aucune valeur, aucune importance.

Puisque les siens refusaient cet effort personnel et affirmaient que l’heure de la libération de la Côte d’ivoire n’avait pas sonné et que l’opposition de Laurent Gbagbo à la France était juste mais suicidaire, il voulait maintenant leur dire que l’heure de la libération d’un peuple ne tombe pas du ciel comme par miracle. Et quand cette heure sera arrivée, comment le sauront-ils ? Quels signes annonciateurs les éclaireront ? Il voulait leur dire que ceux qui attendaient patiemment le messie ne l’ont pas reconnu quand il est venu parmi eux. Cette dernière vérité que c’est la passive attente qui est suicidaire le rasséréna.

Il parvint à la conclusion que partout dans le monde, la libération d’un peuple du joug de l’étranger s’est certes faite dans la durée. Mais cela s’est toujours réalisé parce qu’un jour un homme a pris la ferme résolution de commencer le combat. Si cet homme trébuche et tombe sous les coups de l’ennemi, on aura tort d’attribuer sa mort à une folie personnelle. Bien au contraire, la victoire finale ne sera possible que si d’autres hommes se lèvent et poursuivent son combat. Jamais la libération d’un peuple n’a été le fait du hasard, d’une heure fixée dans les étoiles ou par le maître.

Raphaël ADJOBI