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07/04/2019

La première d'une série de conférences à l'AFPA : la Côte d'Ivoire ouvre le bal


Afin de diversifier ses rencontres, l'Alliance des Forces Progressistes pour l'Afrique a décidé d'organiser des conférences autour de la vie politique, sociale et économique des différents pays africains. La première a eu lieu le 30 mars 2019 en présence de Mme Odette Lorougnon, vice-présidente du F.P.I (Front populaire ivoirien). Au programme : la Côte d'Ivoire, avec trois sujets développés par trois intervenants : la souveraineté (M. Pierre Kipré, ancien ministre), les droits de l'homme en Côte d'Ivoire (M. Boga Sako, président de la FIDHOP), la réconciliation en Côte d'Ivoire (M. Eric Kahé, ancien ministre).

Cette première rencontre a été un franc succès grâce à la qualité des exposés des Intervenants. Après avoir distingué indépendance et souveraineté, tout en montrant leur lien étroit, M. Pierre Kipré a souligné à quel point les dirigeants africains ignorent les contours et les aspirations de leurs populations, rendant ainsi impossible une véritable souveraineté nationale. La permanence du Franc CFA, la succession des hommes liges au pouvoir et la présence de l'armée française, sont en effet trois éléments constituant un vrai déni de la souveraineté. Quant à M. Boka Sako, il a montré combien d'Houphouët-Boigny à Alassane Ouattara la ligne de conduite reste la même : privilégier les droits socio-économiques (grands travaux et produits d'exportation) au détriment des droits civiles et politiques. Un choix qui laisse fragiles la démocratie et la cohésion nationale. Enfin, M. Eric Kahé a montré que la figure de Laurent Gbagbo est devenue incontournable pour réaliser la réconciliation nationale. Cette réalité est d'autant plus éclatante que le président actuel n'a jamais su transcender ce que représente son prédécesseur dans la conscience des populations pour réaliser la réconciliation tant attendue pour un nouveau départ de la vie politique et démocratique du pays après le cataclysme de 2011.

Outre quelques questions adressées aux intervenants pour des éclaircissements, l'assistance a surtout formulé des observations qui ont élargi le contenu des exposés. Nous retiendrons le fait que malgré l'intérêt de la conférence, les destinataires des sujets traités posent un réel problème. En effet, force est de reconnaître que ce type de rencontre finit par se limiter à prêcher des convaincus ! La très grande majorité des personnes présentes était des Ivoiriens ou des Français fervents défenseurs du rétablissement de la Côte d'Ivoire dans ses droits fondamentaux aujourd'hui bafoués. Or, puisque entre le pouvoir actuel et l'opposition - qui a fait de l'ancien prisonnier de La Haye son élément catalyseur - il y a un troisième acteur qui est la France, il importe que ce soit le public français qui bénéficie de toutes les connaissances exposées ; et cela afin qu'il comprenne l'entrave que constituent ses dirigeants dans la vie politique de la Côte d'Ivoire. M. Pierre Boutry, représentant du Parti de gauche à l'AFPA, a pris note de cette préoccupation et pense que son parti peut trouver les voies et moyens de rendre réalisable ce souhait. Les participants à cette première conférence se sont tout de même séparés avec la ferme conviction que si les pays africains veulent leur liberté, parce qu'ils estiment qu'ils en sont dignes, ils ne doivent pas attendre qu'on la leur donne ; ils doivent la prendre. Autrement dit, ils doivent être les acteurs de leur propre liberté.

Raphaël ADJOBI

16/03/2019

La France et Ouattara jouent au chat et à la souris


A quoi joue Ouattara, l'avenir de Ouattara en Côte d'Ivoire

Dans un précédent article, je signalais l'inquiétude des Ivoiriens devant l'arrivée massive de soldats français à l'aéroport d'Abidjan dans la nuit du 2 mars 2019 et des nombreuses patrouilles de ceux de l'ONU dans les rues d'Abidjan. Face à l'intensité de ces bruits de bottes étrangères, aucune annonce officielle n'est venue des pouvoirs publics pour apaiser la crainte des populations qui se perdaient dans des hypothèses pour se rassurer.

Finalement, c'est depuis la France qu'est venue la réponse aux questions que se posaient les Ivoiriens. Selon le journal La lettre du continent du 27 février, Alassane Ouattara aurait finalisé ce que ses partisans avaient martelé dans les meetings dans le Nord de la Côte d'Ivoire, à savoir le verrouillage de son appareil présidentiel pour gagner les élections de 2020. Mais qu'est-ce qui inquiète la France dans le comportement de son poulain au point d'étoffer son arsenal militaire en Côte d'Ivoire ? Le fait que Ouattara gagne les prochaines élections inquièterait-il la France ?

La lettre du continent, nous apprend qu'Alassane Dramane Ouattara a créé -parallèlement aux forces armées officielles de Côte d'Ivoire et au Groupement de sécurité de la présidence de la République - une unité militaire d'élites officiellement dénommée "Unité de lutte contre le grand banditisme". Et c'est de toute évidence la création de cette milice déguisée qui ne serait pas du goût de la France. Surtout que depuis plusieurs mois, les militaires français basés à l'entrée de l'aéroport d'Abidjan ont assisté à des opérations de livraisons d'armes à la Côte d'Ivoire. Quand on sait que l'ordre du jour de toute réunion du gouvernement ivoirien doit être soumis à l'Elysée, ne pas informer la France de l'origine et de la destination des armes arrivant dans le pays ne peut qu'éveiller la méfiance de Paris.

Pour se défendre, Ouattara ne peut dire que c'est pour se maintenir au pouvoir en cas de contestation violente de son élection certaine en 2020. Il ne peut avancer un tel argument puisque c'est la France qui l'a installé au pouvoir par la force des armes. N'aurait-il plus confiance en la force des soldats français ? Tient-il à s'affranchir militairement de ses maîtres tout en continuant à les flatter - en leur assurant la pérennité de la domination de la France sur l'économie du pays par le biais du Franc CFA ?

Il semble que c'est ce double jeu qui inquiète la France. D'un côté, Alassane Dramane Ouattara est le grand défenseur de la monnaie française imposée à quinze pays africains, les empêchant de commercer entre eux et les obligeant à verser la moitié de leurs gains sur leurs produits au Trésor français ; de l'autre, il veut se constituer une milice personnelle pour échapper aux forces militaires françaises qui l'ont installé au pouvoir et qui veille sur sa sécurité depuis bientôt dix ans ! Pourquoi veut-il jouer au chat et à la souris avec la France ? Aurait-il flairé une préférence de l'Elysée pour un autre poulain ?

En tout cas, Alassane Ouattara n'a pas l'âme d'un héros. Quoiqu'il en soit, vouloir à la fois gouverner le pays contre les Ivoiriens et contre la France est une entreprise suicidaire et non point héroïque. Depuis quelques semaines, en Europe, on l'accuse de détournements de fonds et d'enrichissement illicite grâce au cacao ivoirien. Si, effectivement l'homme associe cette mauvaise nouvelle à la libération de Laurent Gbagbo qui constitue indiscutablement sa condamnation pour les crimes dont il l'accusait, on peut comprendre qu'il soit inquiet pour son avenir. Celui qui n'a jamais eu un autre idéal que l'enrichissement personnel mais qui tient à la vie meurt souvent comme un voleur ou un bandit de grands chemins.

Raphaël ADJOBI

04/03/2019

La France envahit la Côte d'Ivoire sans aucune déclaration de guerre !

Ouattara et l'armée française, présence française en Côte d'Ivoire


Au début de ce mois de mars 2019, il se passe en Côte d'Ivoire des mouvements de soldats inhabituels. Un état de guerre que les Ivoiriens ont du mal à comprendre. Ce fut d'abor un bateau de guerre - le Mistral - qui s'est présenté dans le port d'Abidjan, médusant les populations. Les Français se promènent-ils ainsi ? Bien sûr, les Ivoiriens ont l'habitude de voir l'armée française se comporter dans leur pays comme en territoire conquis. Alors, ils ne s'étaient pas inquiétés outre mesure.

Mais dans la nuit du 2 mars, l'étonnement fut grande de constater l'arrivée par un vol régulier à l'aéroport d'Abidjan d'une foule de soldats. La Côte d'Ivoire était-elle en guerre ? Les voyageurs ne comprenaient rien à ce mouvement de bottes. Certains appellent leur famille pour savoir si une annonce aurait été faite à la radio. D'autres étaient contents de quitter le pays, dans la crainte d'un événement désagréable. Cette crainte est devenue le 3 mars une réalité plus grande ! En effet, sous le couvert des blindés de l'ONU, la France est en train de quadriller la ville d'Abidjan. Les Ivoiriens filment leurs déplacements et les postent sur Internet afin que la mainmise de la France sur ce pays ne passe pas inaperçue.

Nous sommes arrivés à un moment de notre histoire où la proximité du pouvoir en place avec l'armée française a complètement vicié les relations entre les deux pays. Puisque c'est l'armée française qui a placé Ouattara au pouvoir, celui-ci l'autorise à faire ce que bon lui semble ou ne peut se permettre de lui faire la moindre remarque. Dans tous les cas, le voilà bien coincé ! Mais ce qui est fort étonnant, c'est qu'il ne dit mot pour apaiser la crainte des populations qui se sentent envahies par la France. Il n'est pas bon de vivre dans un pays où le chef de l'Etat reste muet quand la population s'inquiète de la présence d'une armée étrangère. Certaines personnes essaient alors de se rassurer en disant que l'armée française prépare le retour du président Laurent Gbagbo en sécurisant la ville d'Abidjan. En effet, pour eux, si le célèbre prisonnier de La Haye doit revenir dans son pays, il ne faut pas compter sur Ouattara pour assurer sa sécurité ; car il sait bien que la libération de Laurent Gbagbo signifie sa condamnation. Et depuis que ses fidèles compagnons désertent son parti politique devenu un épouvantail, sa garde rapprochée est prête à tout pour le maintenir au pouvoir, quitte à désobéir à la France.

Raphaël ADJOBI

11/07/2016

La pétition pour la libération de Laurent Gbagbo : un défi à l'Afrique !

Honte à tous les Noirs qui réfléchissent longuement avant de donner leur accord de principe à une cause africaine qu'ils savent juste !

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Des Africains défient les Africains ! Sur le continent noir, on se plaît à user du terme "doyen" ou "aîné" pour montrer son respect pour les plus âgés. Ceux-ci représentent généralement la caution morale galvanisante pour les plus jeunes générations. Conscients de cette morale, l'écrivain ivoirien Bernard Dadié - centenaire - et l'ancien premier ministre togolais, Joseph Koffigoh, ont lancé une pétition en juin denier pour la libération du président Laurent Gbagbo renversé en Côte d'Ivoire par la France au profit d'Alassane Ouattara en avril 2011.

Force est de constater que cette pétition piétine à gagner des signataires à travers le monde et singulièrement dans le milieu des Noirs. Quatre semaines après son lancement, moins de 2 millions de personnes ont donné leur approbation pour la libération de Laurent Gbagbo qui symbolise, en ce XXIe siècle, la lutte contre l'impérialisme français et le respect des institutions africaines.

Les Noirs devraient avoir honte

Quelle tristesse ! Quelle honte pour l'Afrique et pour les Noirs à travers le monde ! Suite au référendum de juin 2016 ayant consacré le retrait de la Grande Bretagne de l'Union européenne sous le nom de Brexit, un mouvement anti-Brexit demandant un contre-référendum a recueilli 3 millions de signatures en 3 jours ! C'est dire qu'une île de 64 millions d'habitants est capable de faire en trois jours ce que le continent noir, ses amis, et toute sa diaspora à travers le monde sont incapables d'accomplir en quatre semaines !

Il y a dans cette foule d'Africains apathiques devant l'appel des "doyens" Bernard Dadié et Joseph Koffigoh des leaders politiques prétendument panafricains ou panafricanistes, des Noirs experts en dissertation sur la liberté de l'Afrique et particulièrement de l'indépendance de leur pays qui ont entendu parler de cette pétition mais sont demeurés jusqu'ici muets et inactifs. On les voit chaque jour leur téléphone collé à l'oreille, vociférant sur leur conviction pour la libération de l'Afrique mais incapables de faire le moindre geste quand on leur demande de passer à l'acte. Si vous les interrompez dans leur dissertation ils vous diront tout simplement : "A quoi sert tout cela ? Les blancs sont trop forts".

Si un Sénégalais, un Malien, un Togolais, un Camerounais, Un Guinéen-Equatorien, un Congolais (des deux rives), un Sud-Africain, Un Ethiopien, un Zimbabwéen, un Ghanéen.... bref, si un Africain et un ami d'un de ces pays de l'Afrique et de son combat pour sa pleine souveraineté entendent parler de cette pétition sans se donner la peine de la signer, qu'ils se taisent à jamais sur tout ce qui touche l'Afrique !

Honte à vous nègres de l'Afrique, de la diaspora et d'ailleurs dont la simple signature pour la liberté d'un Noir enlevé du pouvoir en Afrique par des Blancs et emprisonné en Europe vous demande beaucoup de réflexion ! Honte à tous les Noirs qui réfléchissent avant de reconnaître que le combat de Laurent Gbagbo, de Patrice Lumumba, de Sankara, de Sékou Touré, de Nelson Mandela, de Cheick Antah Diop, de Kuamé N'Krumah... est un combat juste. Honte et malédiction à tous ceux qui mettent dans la balance l'idéal de ces hommes et les inventions européennes tendant à les discréditer avant de signer la pétition pour la libération de Laurent Gbagbo. C'est un vrai défi que "les doyens" Bernard Dadié et Joseph Koffigoh nous lancent.

Le fait de ne pas disposer d'un ordinateur ne justifie pas le silence. Dans tous les coins d'Afrique, tous ceux qui disposent d'un ordinateur doivent ouvrir un compte à une quinzaine, une vingtaine de connaissances pour leur permettre de signer cette pétition, confirmer leur signature et fermer le compte après. Les partis politiques africains doivent s'organiser ainsi pour que leurs membres signent massivement cette pétition. Leur crédibilité à soutenir la souveraineté des pays africains en dépend.

° Signez la pétition

Raphaël ADJOBI

27/02/2016

Laurent Gbagbo, la CPI et la crise de la conscience africaine

Les Africains et la CPI, Ce que les Africains pensent de la CPI, Qu'est-ce que la CPI


Ordinairement, les bruits des bottes coloniales de l'Europe piétinant l'Afrique ne nous parviennent pas ou nous parviennent étouffés, déformés. Pire, les Africains qui en sont les victimes ignorent souvent l'identité du porteur de ces bottes au point parfois de les attribuer à un dieu salvateur. C'est ainsi que dans le silence et l'ignorance prospère le colonialisme français. Cachant les véritables raisons de sa présence en Afrique, la France s'applique depuis toujours à diaboliser les opposants locaux à ses entreprises, à entretenir les foyers de discorde provoquant ainsi des heurts afin d'avoir des raisons de maintenir ses armées sur place.

Depuis la première moitié du XIXe siècle, ce scénario bien réglé que Just-Jean-Etienne Roy* a admirablement détaillé dans sa magnifique Histoire des colonies françaises - un manuel destiné à l'enseignement catholique et enregistré à la bibliothèque des écoles chrétiennes en 1860 - a toujours si bien fonctionné que nul ne s'avise à le voir changer. La France a même fini par persuader l'Afrique francophone que c'est le sort naturel qui lui est assigné dans le concert des nations. Aussi celle-ci voit-elle ses enfants déportés, martyrisés, injustement accusés et tués par les mains coloniales tout en fermant les yeux pour ne pas avoir à réfléchir et à exprimer des sentiments qui seront aussitôt causes d'autres châtiments. Terrorisée, recroquevillée sur elle-même, l'Afrique francophone a donc pris l'habitude de laisser à la main coloniale le soin de lui choisir ses dirigeants ; et chaque fois, elle pavoise de la manière la plus bruyante possible pour mieux cacher sa peur.

La goutte d'eau qui a fait déborder le vase

C'est donc sûr de son impunité et de son pouvoir de propagande pour diaboliser les Africains opposés à ses projets et donc à ses intérêts que la France et son préfet nègre font emprisonner Laurent Gbagbo à la prison internationale de La Haye en 2011, après avoir bombardé durant plusieurs jours sa résidence à Abidjan puis l’en avoir extirpé.

En notre âme et conscience, quel Français, quel Européen, quel Africain n'était pas certain que Laurent Gbagbo serait vite oublié dans les geôles de l'Europe ? Quel Français, quel Européen, quel Africain avait cru qu'une poignée de personnes réussiraient à faire de lui l'étendard de ralliement d'une grande majorité des peuples d'Afrique et le caillou dans la botte coloniale française ? Si aujourd'hui Laurent Gbagbo passionne l'Afrique toute entière et bouscule les consciences en Europe, c'est sûrement parce que le continent noir refuse d'être cette image d'Epinal que la France a plantée dans l'esprit de ses citoyens. En d'autres termes, si la coupe a débordé, c'est sûrement parce qu'elle était pleine. Etat de chose que nous montrerons plus loin.

Force est de reconnaître dès maintenant qu'en janvier 2016, lors de la réouverture du procès de l'illustre prisonnier – procès ajourné en 2013 pour preuves insuffisantes contre le prévenu mais non accompagné de sa libération provisoire ! – la procureure Fatou Bensouda, venue de la profonde Afrique et chargée de remplir l'un des plateaux de la balance judiciaire des maux devant décider définitivement du sort de Laurent Gbagbo, récita avec tant d'exactitude le chapelet des préjugés coloniaux contre les Noirs qu'elle indigna l'Afrique entière. A l'heure où – grâce aux nombreux documentaires révélant la main manipulatrice de l'Europe dans toutes leurs affaires – les Africains sacralisent pour ainsi dire les combats de Patrice Lumumba, de Thomas Sankara, de Sekou Touré et de Kouamé N'kruma, dire devant cette Cour internationale, suivie par des millions de Noirs, que Laurent Gbagbo a lutté et accédé au pouvoir en 2000 pour le conserver par tous les moyens, c'est travestir toute l'histoire de la lutte pour le multipartisme et la démocratie en Côte d'Ivoire et par la même occasion celle des luttes pour l'indépendance économique de l'Afrique ! Demander la condamnation du prévenu en soutenant devant la Cour pénale internationale que c'est son refus de quitter le pouvoir qui est la cause des violences et des crimes du conflit postélectoral, c'est n'attacher aucune considération aux constitutions africaines qui, comme ailleurs dans le monde, confèrent le pouvoir de président de la République à l'élu du peuple. Cette interprétation fallacieuse de la réalité de l'Histoire africaine par une Africaine – qui ne faisait rien d'autre que répéter la décision unilatérale des Occidentaux en marge des règles d'un pays du continent noir – est apparue tout à fait insupportable aux Africains ! Ceux-ci ont eu le net sentiment de revivre les heures tristes des temps anciens où le colon était l'heureux spectateur du nègre donnant avec beaucoup d'application le fouet à un autre nègre !

L’affirmation de madame Bensouda selon laquelle Laurent Gbagbo s'est accroché au pouvoir est un discours éminemment politique. Car c'est faire entendre qu'il a perdu le pouvoir mais n'a pas voulu le céder. Et quand on sait que personne n'a pu donner la preuve que Laurent Gbagbo avait effectivement perdu les élections, personne – surtout pas une cour de justice internationale – ne doit s'autoriser à insinuer une pareille accusation pour condamner le prévenu. Procéder de la sorte, c'est transformer la CPI en un nouveau Nuremberg* où les alliés se réunissent pour condamner purement et simplement le perdant.

Puisque Madame la procureure Bensouda a par ailleurs clamé haut et fort que la Cour pénale internationale n'a pas à se prononcer sur « qui a gagné les élections de 2010 et qui les ont perdues » mais sur les crimes survenus après les élections, il convient de retenir une fois pour toutes que Laurent Gbagbo était officiellement le président de la république reconnu par les institutions de la Côte d'Ivoire au moment des faits. Dès lors, il appartient à la CPI de répondre à ces questions : quel tribunal humain est en droit de condamner un chef d'Etat qui défend l'intégrité de son pays contre un adversaire armé ? Même en supposant que ni l'une ni l'autre des deux parties n'avait de légalité constitutionnelle, quel tribunal humain a le droit de dire que parmi les victimes d'une telle confrontation, celles-ci sont plus importantes que celles-là ?

La CPI, une cour de justice ou une cour de vengeance ?

Nous disions plus haut que le discours de madame la procureure n'était qu'une somme des préjugés européens à l'égard de l'Afrique. Nous pouvons ajouter à cela que le jugement qui va être rendu à La Haye se fera selon la conception européenne de l'humanité. Oui, de même que l'Europe a décrété en 2010 que le président qu'elle a choisi et imposé en Côte d'Ivoire est le seul choix démocratique possible – parce que Europe égale démocratie et Afrique égale barbarie – de même dans ce procès, l'Europe a décrété dès le départ que seule la mort des partisans de M. Ouattara est un crime contre l'humanité. L'Europe, accrochée à sa vieille habitude impérialiste, continue de se voir comme représentant l'humanité toute entière et donc en droit de dire ce qui est humain et ce qui ne l'est pas. Que la CPI sache que le monde entier, en son âme et conscience, estime – en reprenant les termes du philosophe Alain Badiou* – qu’il est absolument « scandaleux, du point de vue de la justice élémentaire, de laisser entendre, même sans le vouloir, même indirectement, qu'il y a des parties de l'humanité qui sont plus humaines que d'autres ».

En effet, au lieu de voir le malheur à l'échelle de la Côte d'Ivoire, voire même à l'échelle de l'humanité toute entière, les déclarations de madame Bensouda l'ont restreint à la seule identité des dioulas qui auraient été fauchés sur le marché d'Abobo et ailleurs. En d'autres termes, ce qui compte aux yeux de la procureure et de ceux qui la soutiennent dans son argumentation pour condamner Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé, ce n'est point le malheur lui-même, mais l'identité des victimes. « Or, ajoute Alain Badiou, l'idée que ce qui compte dans un malheur est seulement l'identité des victimes est une perception périlleuse de l'événement tragique lui-même, parce qu'inévitablement cette idée transforme la justice en vengeance ».

Que la CPI et l'Europe retiennent donc que la sentence qui sera prononcée contre Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé sera regardée par toute l'Afrique et les penseurs européens comme une vengeance du camp d'Alassane Ouattara et du pouvoir impérial français. Et comme telle, elle ne peut que préparer des lendemains sombres ; car « la vengeance, loin d'être une action de justice, ouvre toujours un cycle d'atrocités ».

Quand l'ignorance devient européenne et la connaissance africaine

Le procès qui a lieu à La Haye depuis 2013 ne peut raisonnablement occulter le contexte socio-politique de l'Afrique francophone en général et de la Côte d'Ivoire en particulier, où l'omniprésence de la France constitue une influence politique et militaire considérable. Non, ce procès ne peut être raisonnablement mené sans tenir compte du triomphe du capitalisme mondialisé et de la contribution de la France à ses méfaits. Ce qui s'est passé en Côte d'Ivoire ne se résume pas à une simple contestation d'une élection ayant conduit à des troubles avec d'innombrables victimes ; c’est surtout la marque violente de la mise en œuvre de nouvelles pratiques impériales que met en place l'occident pour étendre mondialement le capitalisme.

La déstabilisation systématique des états lointains par l'Europe est désormais connue. L'Irak, la Libye, la Tunisie, le Mali, la Centrafrique, la Syrie, le Yémen sont présents dans l'esprit de tous. Malheureusement en Europe et particulièrement en France, hormis quelques penseurs, la géopolitique laisse les peuples indifférents. Seuls ont de l'importance à leurs yeux l’emploi et la consommation. Hormis les Grecs, la décrépitude des états sous les coups de boutoir du capitalisme qui voudrait tout privatiser en portant atteinte aux conquêtes sociales ne suscite guère de réactions de masse chez les Européens. En France cette passivité est particulièrement favorisée par un système politique qui, mettant pour ainsi dire le peuple sous cloche, autorise le seul président de la république à s'aventurer à l'extérieur les armes à la main pour assurer à tous la pitance quotidienne. Pendant que les Français sont ainsi enfermés dans leur caverne et refusent de voir la lumière extérieure et le terrain de chasse de leur président qu'ils ont pourvu de toutes les armes modernes, les Africains n'ont cessé depuis une décennie – et plus intensivement encore depuis 2010 – de disséquer et d'analyser les relations entre la France et l'Afrique pour en tirer des conclusions justifiant aujourd'hui leurs regards et leurs discours très critiques.

Partout en Afrique, partout en Europe, hommes et femmes multiplient les échanges d'informations sur la politique africaine de la France. Sur les réseaux sociaux, ils postent des vidéos fustigeant l'obligation que la France fait aux pays francophones de laisser plus de la moitié de leurs gains financiers sur la vente de leurs produits d'exportation à la Banque de France. Tous sont conscients de cette confiscation de l'argent de leur pays et la considèrent comme une injustice, un braquage institutionnalisé. Etat de fait que presque tous les Français ignorent. Aujourd'hui, n'importe quel Africain francophone sait que l'indépendance d'un pays est inséparable de la maîtrise de sa propre monnaie. Par conséquent, chacun sait que le franc des colonies françaises d'Afrique (Fcfa) – toujours frappé en France, à Chamalières (Puy-de-Dôme) – imposé comme monnaie d'échange à l'intérieur des pays francophones est une marque de dépendance désormais insupportable. Au nom de sa dignité bafouée par ces dispositions, tout Africain de ce XXIe siècle regarde la France avec animosité et non plus avec crainte. Pendant ce temps, parce qu’aucune institution ne contrôle les actions extérieures du président, le peuple français demeure ignorant de son histoire avec l'Afrique et donc du sentiment que l'on nourrit contre son système prédateur.

Pour tous les Africains francophones, l'immixtion de la France dans le choix de leurs dirigeants est devenue désormais intolérable pour une raison simple : ils savent reconnaître ceux qui sont porteurs de leur aspiration à une véritable indépendance économique et au respect de leur dignité. Les Africains savent que les deux éléments cités plus haut – la confiscation d’une partie des gains de leurs exportations et le franc cfa – joints à l'installation d'un pouvoir par la main coloniale, sont les grands facteurs du pillage de leurs matières premières. Voilà le nerf de la guerre qui a suivi les élections présidentielles ivoiriennes de 2010. L'Afrique refuse désormais que l'Europe continue à se considérer le représentant de l'humanité toute entière. L'Afrique refuse à l'Europe ce persistant héritage impérialiste qui fait de sa parole une parole d'évangile.

La Cour pénale internationale ne peut pas se permettre de juger Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé en excluant l'histoire de la marche laborieuse de la Côte d'Ivoire et de l'Afrique vers le multipartisme et le respect des institutions. Elle ne peut pas non plus juger Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé en ignorant le poids du capitalisme français qui pèse sur l'Afrique durant cette ère de mondialisation du capital qui déstabilise de nombreux états. Les autorités de la France de 2004, qui avaient faussement accusé Laurent Gbagbo d'avoir bombardé leur camp militaire à Bouaké et tué neuf soldats pour justifier leur volonté de le chasser du pouvoir, sont aujourd'hui poursuivies par les familles des victimes qui les accusent d'être les vrais instigateurs de cette tuerie. En janvier 2016, un Français est entré dans le gouvernement ivoirien pour prendre la direction des grands travaux, c’est-à-dire attribuer les grands chantiers du pays aux entrepreneurs qu'on imagine forcément français. Ce sont là deux faits évidents qui illustrent la présence de la main manipulatrice de la France sur la vie politique de la Côte d’Ivoire.

Ce serait faire preuve d'une grossière ignorance ou d'un insultant mépris de l'Afrique que de juger Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé en marge de données historiquement connues et vérifiables justifiant des actions étrangères dans les événements ivoiriens et africains. Enfin, condamner Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé parce qu'ils auraient tué des dioulas serait transformer la CPI en une arme vengeresse.
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* Just-Jean-Etienne Roy : Histoire des colonies françaises, 1860 ; édit. Mame et compagnie.
* Nuremberg : ville allemande choisie par les alliés pour y juger, devant un tribunal militaire international, 24 hauts dignitaires et 8 organisations du régime nazi, entre le 20 novembre 1945 et le 1er octobre 1946.
* Alain Badiou : Notre mal vient de plus loin ; penser les tueries du 13 novembre ; Ouvertures Fayard, 2016.

Raphaël ADJOBI