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11/07/2016

La pétition pour la libération de Laurent Gbagbo : un défi à l'Afrique !

Honte à tous les Noirs qui réfléchissent longuement avant de donner leur accord de principe à une cause africaine qu'ils savent juste !

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Des Africains défient les Africains ! Sur le continent noir, on se plaît à user du terme "doyen" ou "aîné" pour montrer son respect pour les plus âgés. Ceux-ci représentent généralement la caution morale galvanisante pour les plus jeunes générations. Conscients de cette morale, l'écrivain ivoirien Bernard Dadié - centenaire - et l'ancien premier ministre togolais, Joseph Koffigoh, ont lancé une pétition en juin denier pour la libération du président Laurent Gbagbo renversé en Côte d'Ivoire par la France au profit d'Alassane Ouattara en avril 2011.

Force est de constater que cette pétition piétine à gagner des signataires à travers le monde et singulièrement dans le milieu des Noirs. Quatre semaines après son lancement, moins de 2 millions de personnes ont donné leur approbation pour la libération de Laurent Gbagbo qui symbolise, en ce XXIe siècle, la lutte contre l'impérialisme français et le respect des institutions africaines.

Les Noirs devraient avoir honte

Quelle tristesse ! Quelle honte pour l'Afrique et pour les Noirs à travers le monde ! Suite au référendum de juin 2016 ayant consacré le retrait de la Grande Bretagne de l'Union européenne sous le nom de Brexit, un mouvement anti-Brexit demandant un contre-référendum a recueilli 3 millions de signatures en 3 jours ! C'est dire qu'une île de 64 millions d'habitants est capable de faire en trois jours ce que le continent noir, ses amis, et toute sa diaspora à travers le monde sont incapables d'accomplir en quatre semaines !

Il y a dans cette foule d'Africains apathiques devant l'appel des "doyens" Bernard Dadié et Joseph Koffigoh des leaders politiques prétendument panafricains ou panafricanistes, des Noirs experts en dissertation sur la liberté de l'Afrique et particulièrement de l'indépendance de leur pays qui ont entendu parler de cette pétition mais sont demeurés jusqu'ici muets et inactifs. On les voit chaque jour leur téléphone collé à l'oreille, vociférant sur leur conviction pour la libération de l'Afrique mais incapables de faire le moindre geste quand on leur demande de passer à l'acte. Si vous les interrompez dans leur dissertation ils vous diront tout simplement : "A quoi sert tout cela ? Les blancs sont trop forts".

Si un Sénégalais, un Malien, un Togolais, un Camerounais, Un Guinéen-Equatorien, un Congolais (des deux rives), un Sud-Africain, Un Ethiopien, un Zimbabwéen, un Ghanéen.... bref, si un Africain et un ami d'un de ces pays de l'Afrique et de son combat pour sa pleine souveraineté entendent parler de cette pétition sans se donner la peine de la signer, qu'ils se taisent à jamais sur tout ce qui touche l'Afrique !

Honte à vous nègres de l'Afrique, de la diaspora et d'ailleurs dont la simple signature pour la liberté d'un Noir enlevé du pouvoir en Afrique par des Blancs et emprisonné en Europe vous demande beaucoup de réflexion ! Honte à tous les Noirs qui réfléchissent avant de reconnaître que le combat de Laurent Gbagbo, de Patrice Lumumba, de Sankara, de Sékou Touré, de Nelson Mandela, de Cheick Antah Diop, de Kuamé N'Krumah... est un combat juste. Honte et malédiction à tous ceux qui mettent dans la balance l'idéal de ces hommes et les inventions européennes tendant à les discréditer avant de signer la pétition pour la libération de Laurent Gbagbo. C'est un vrai défi que "les doyens" Bernard Dadié et Joseph Koffigoh nous lancent.

Le fait de ne pas disposer d'un ordinateur ne justifie pas le silence. Dans tous les coins d'Afrique, tous ceux qui disposent d'un ordinateur doivent ouvrir un compte à une quinzaine, une vingtaine de connaissances pour leur permettre de signer cette pétition, confirmer leur signature et fermer le compte après. Les partis politiques africains doivent s'organiser ainsi pour que leurs membres signent massivement cette pétition. Leur crédibilité à soutenir la souveraineté des pays africains en dépend.

° Signez la pétition

Raphaël ADJOBI

27/02/2016

Laurent Gbagbo, la CPI et la crise de la conscience africaine

Les Africains et la CPI, Ce que les Africains pensent de la CPI, Qu'est-ce que la CPI


Ordinairement, les bruits des bottes coloniales de l'Europe piétinant l'Afrique ne nous parviennent pas ou nous parviennent étouffés, déformés. Pire, les Africains qui en sont les victimes ignorent souvent l'identité du porteur de ces bottes au point parfois de les attribuer à un dieu salvateur. C'est ainsi que dans le silence et l'ignorance prospère le colonialisme français. Cachant les véritables raisons de sa présence en Afrique, la France s'applique depuis toujours à diaboliser les opposants locaux à ses entreprises, à entretenir les foyers de discorde provoquant ainsi des heurts afin d'avoir des raisons de maintenir ses armées sur place.

Depuis la première moitié du XIXe siècle, ce scénario bien réglé que Just-Jean-Etienne Roy* a admirablement détaillé dans sa magnifique Histoire des colonies françaises - un manuel destiné à l'enseignement catholique et enregistré à la bibliothèque des écoles chrétiennes en 1860 - a toujours si bien fonctionné que nul ne s'avise à le voir changer. La France a même fini par persuader l'Afrique francophone que c'est le sort naturel qui lui est assigné dans le concert des nations. Aussi celle-ci voit-elle ses enfants déportés, martyrisés, injustement accusés et tués par les mains coloniales tout en fermant les yeux pour ne pas avoir à réfléchir et à exprimer des sentiments qui seront aussitôt causes d'autres châtiments. Terrorisée, recroquevillée sur elle-même, l'Afrique francophone a donc pris l'habitude de laisser à la main coloniale le soin de lui choisir ses dirigeants ; et chaque fois, elle pavoise de la manière la plus bruyante possible pour mieux cacher sa peur.

La goutte d'eau qui a fait déborder le vase

C'est donc sûr de son impunité et de son pouvoir de propagande pour diaboliser les Africains opposés à ses projets et donc à ses intérêts que la France et son préfet nègre font emprisonner Laurent Gbagbo à la prison internationale de La Haye en 2011, après avoir bombardé durant plusieurs jours sa résidence à Abidjan puis l’en avoir extirpé.

En notre âme et conscience, quel Français, quel Européen, quel Africain n'était pas certain que Laurent Gbagbo serait vite oublié dans les geôles de l'Europe ? Quel Français, quel Européen, quel Africain avait cru qu'une poignée de personnes réussiraient à faire de lui l'étendard de ralliement d'une grande majorité des peuples d'Afrique et le caillou dans la botte coloniale française ? Si aujourd'hui Laurent Gbagbo passionne l'Afrique toute entière et bouscule les consciences en Europe, c'est sûrement parce que le continent noir refuse d'être cette image d'Epinal que la France a plantée dans l'esprit de ses citoyens. En d'autres termes, si la coupe a débordé, c'est sûrement parce qu'elle était pleine. Etat de chose que nous montrerons plus loin.

Force est de reconnaître dès maintenant qu'en janvier 2016, lors de la réouverture du procès de l'illustre prisonnier – procès ajourné en 2013 pour preuves insuffisantes contre le prévenu mais non accompagné de sa libération provisoire ! – la procureure Fatou Bensouda, venue de la profonde Afrique et chargée de remplir l'un des plateaux de la balance judiciaire des maux devant décider définitivement du sort de Laurent Gbagbo, récita avec tant d'exactitude le chapelet des préjugés coloniaux contre les Noirs qu'elle indigna l'Afrique entière. A l'heure où – grâce aux nombreux documentaires révélant la main manipulatrice de l'Europe dans toutes leurs affaires – les Africains sacralisent pour ainsi dire les combats de Patrice Lumumba, de Thomas Sankara, de Sekou Touré et de Kouamé N'kruma, dire devant cette Cour internationale, suivie par des millions de Noirs, que Laurent Gbagbo a lutté et accédé au pouvoir en 2000 pour le conserver par tous les moyens, c'est travestir toute l'histoire de la lutte pour le multipartisme et la démocratie en Côte d'Ivoire et par la même occasion celle des luttes pour l'indépendance économique de l'Afrique ! Demander la condamnation du prévenu en soutenant devant la Cour pénale internationale que c'est son refus de quitter le pouvoir qui est la cause des violences et des crimes du conflit postélectoral, c'est n'attacher aucune considération aux constitutions africaines qui, comme ailleurs dans le monde, confèrent le pouvoir de président de la République à l'élu du peuple. Cette interprétation fallacieuse de la réalité de l'Histoire africaine par une Africaine – qui ne faisait rien d'autre que répéter la décision unilatérale des Occidentaux en marge des règles d'un pays du continent noir – est apparue tout à fait insupportable aux Africains ! Ceux-ci ont eu le net sentiment de revivre les heures tristes des temps anciens où le colon était l'heureux spectateur du nègre donnant avec beaucoup d'application le fouet à un autre nègre !

L’affirmation de madame Bensouda selon laquelle Laurent Gbagbo s'est accroché au pouvoir est un discours éminemment politique. Car c'est faire entendre qu'il a perdu le pouvoir mais n'a pas voulu le céder. Et quand on sait que personne n'a pu donner la preuve que Laurent Gbagbo avait effectivement perdu les élections, personne – surtout pas une cour de justice internationale – ne doit s'autoriser à insinuer une pareille accusation pour condamner le prévenu. Procéder de la sorte, c'est transformer la CPI en un nouveau Nuremberg* où les alliés se réunissent pour condamner purement et simplement le perdant.

Puisque Madame la procureure Bensouda a par ailleurs clamé haut et fort que la Cour pénale internationale n'a pas à se prononcer sur « qui a gagné les élections de 2010 et qui les ont perdues » mais sur les crimes survenus après les élections, il convient de retenir une fois pour toutes que Laurent Gbagbo était officiellement le président de la république reconnu par les institutions de la Côte d'Ivoire au moment des faits. Dès lors, il appartient à la CPI de répondre à ces questions : quel tribunal humain est en droit de condamner un chef d'Etat qui défend l'intégrité de son pays contre un adversaire armé ? Même en supposant que ni l'une ni l'autre des deux parties n'avait de légalité constitutionnelle, quel tribunal humain a le droit de dire que parmi les victimes d'une telle confrontation, celles-ci sont plus importantes que celles-là ?

La CPI, une cour de justice ou une cour de vengeance ?

Nous disions plus haut que le discours de madame la procureure n'était qu'une somme des préjugés européens à l'égard de l'Afrique. Nous pouvons ajouter à cela que le jugement qui va être rendu à La Haye se fera selon la conception européenne de l'humanité. Oui, de même que l'Europe a décrété en 2010 que le président qu'elle a choisi et imposé en Côte d'Ivoire est le seul choix démocratique possible – parce que Europe égale démocratie et Afrique égale barbarie – de même dans ce procès, l'Europe a décrété dès le départ que seule la mort des partisans de M. Ouattara est un crime contre l'humanité. L'Europe, accrochée à sa vieille habitude impérialiste, continue de se voir comme représentant l'humanité toute entière et donc en droit de dire ce qui est humain et ce qui ne l'est pas. Que la CPI sache que le monde entier, en son âme et conscience, estime – en reprenant les termes du philosophe Alain Badiou* – qu’il est absolument « scandaleux, du point de vue de la justice élémentaire, de laisser entendre, même sans le vouloir, même indirectement, qu'il y a des parties de l'humanité qui sont plus humaines que d'autres ».

En effet, au lieu de voir le malheur à l'échelle de la Côte d'Ivoire, voire même à l'échelle de l'humanité toute entière, les déclarations de madame Bensouda l'ont restreint à la seule identité des dioulas qui auraient été fauchés sur le marché d'Abobo et ailleurs. En d'autres termes, ce qui compte aux yeux de la procureure et de ceux qui la soutiennent dans son argumentation pour condamner Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé, ce n'est point le malheur lui-même, mais l'identité des victimes. « Or, ajoute Alain Badiou, l'idée que ce qui compte dans un malheur est seulement l'identité des victimes est une perception périlleuse de l'événement tragique lui-même, parce qu'inévitablement cette idée transforme la justice en vengeance ».

Que la CPI et l'Europe retiennent donc que la sentence qui sera prononcée contre Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé sera regardée par toute l'Afrique et les penseurs européens comme une vengeance du camp d'Alassane Ouattara et du pouvoir impérial français. Et comme telle, elle ne peut que préparer des lendemains sombres ; car « la vengeance, loin d'être une action de justice, ouvre toujours un cycle d'atrocités ».

Quand l'ignorance devient européenne et la connaissance africaine

Le procès qui a lieu à La Haye depuis 2013 ne peut raisonnablement occulter le contexte socio-politique de l'Afrique francophone en général et de la Côte d'Ivoire en particulier, où l'omniprésence de la France constitue une influence politique et militaire considérable. Non, ce procès ne peut être raisonnablement mené sans tenir compte du triomphe du capitalisme mondialisé et de la contribution de la France à ses méfaits. Ce qui s'est passé en Côte d'Ivoire ne se résume pas à une simple contestation d'une élection ayant conduit à des troubles avec d'innombrables victimes ; c’est surtout la marque violente de la mise en œuvre de nouvelles pratiques impériales que met en place l'occident pour étendre mondialement le capitalisme.

La déstabilisation systématique des états lointains par l'Europe est désormais connue. L'Irak, la Libye, la Tunisie, le Mali, la Centrafrique, la Syrie, le Yémen sont présents dans l'esprit de tous. Malheureusement en Europe et particulièrement en France, hormis quelques penseurs, la géopolitique laisse les peuples indifférents. Seuls ont de l'importance à leurs yeux l’emploi et la consommation. Hormis les Grecs, la décrépitude des états sous les coups de boutoir du capitalisme qui voudrait tout privatiser en portant atteinte aux conquêtes sociales ne suscite guère de réactions de masse chez les Européens. En France cette passivité est particulièrement favorisée par un système politique qui, mettant pour ainsi dire le peuple sous cloche, autorise le seul président de la république à s'aventurer à l'extérieur les armes à la main pour assurer à tous la pitance quotidienne. Pendant que les Français sont ainsi enfermés dans leur caverne et refusent de voir la lumière extérieure et le terrain de chasse de leur président qu'ils ont pourvu de toutes les armes modernes, les Africains n'ont cessé depuis une décennie – et plus intensivement encore depuis 2010 – de disséquer et d'analyser les relations entre la France et l'Afrique pour en tirer des conclusions justifiant aujourd'hui leurs regards et leurs discours très critiques.

Partout en Afrique, partout en Europe, hommes et femmes multiplient les échanges d'informations sur la politique africaine de la France. Sur les réseaux sociaux, ils postent des vidéos fustigeant l'obligation que la France fait aux pays francophones de laisser plus de la moitié de leurs gains financiers sur la vente de leurs produits d'exportation à la Banque de France. Tous sont conscients de cette confiscation de l'argent de leur pays et la considèrent comme une injustice, un braquage institutionnalisé. Etat de fait que presque tous les Français ignorent. Aujourd'hui, n'importe quel Africain francophone sait que l'indépendance d'un pays est inséparable de la maîtrise de sa propre monnaie. Par conséquent, chacun sait que le franc des colonies françaises d'Afrique (Fcfa) – toujours frappé en France, à Chamalières (Puy-de-Dôme) – imposé comme monnaie d'échange à l'intérieur des pays francophones est une marque de dépendance désormais insupportable. Au nom de sa dignité bafouée par ces dispositions, tout Africain de ce XXIe siècle regarde la France avec animosité et non plus avec crainte. Pendant ce temps, parce qu’aucune institution ne contrôle les actions extérieures du président, le peuple français demeure ignorant de son histoire avec l'Afrique et donc du sentiment que l'on nourrit contre son système prédateur.

Pour tous les Africains francophones, l'immixtion de la France dans le choix de leurs dirigeants est devenue désormais intolérable pour une raison simple : ils savent reconnaître ceux qui sont porteurs de leur aspiration à une véritable indépendance économique et au respect de leur dignité. Les Africains savent que les deux éléments cités plus haut – la confiscation d’une partie des gains de leurs exportations et le franc cfa – joints à l'installation d'un pouvoir par la main coloniale, sont les grands facteurs du pillage de leurs matières premières. Voilà le nerf de la guerre qui a suivi les élections présidentielles ivoiriennes de 2010. L'Afrique refuse désormais que l'Europe continue à se considérer le représentant de l'humanité toute entière. L'Afrique refuse à l'Europe ce persistant héritage impérialiste qui fait de sa parole une parole d'évangile.

La Cour pénale internationale ne peut pas se permettre de juger Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé en excluant l'histoire de la marche laborieuse de la Côte d'Ivoire et de l'Afrique vers le multipartisme et le respect des institutions. Elle ne peut pas non plus juger Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé en ignorant le poids du capitalisme français qui pèse sur l'Afrique durant cette ère de mondialisation du capital qui déstabilise de nombreux états. Les autorités de la France de 2004, qui avaient faussement accusé Laurent Gbagbo d'avoir bombardé leur camp militaire à Bouaké et tué neuf soldats pour justifier leur volonté de le chasser du pouvoir, sont aujourd'hui poursuivies par les familles des victimes qui les accusent d'être les vrais instigateurs de cette tuerie. En janvier 2016, un Français est entré dans le gouvernement ivoirien pour prendre la direction des grands travaux, c’est-à-dire attribuer les grands chantiers du pays aux entrepreneurs qu'on imagine forcément français. Ce sont là deux faits évidents qui illustrent la présence de la main manipulatrice de la France sur la vie politique de la Côte d’Ivoire.

Ce serait faire preuve d'une grossière ignorance ou d'un insultant mépris de l'Afrique que de juger Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé en marge de données historiquement connues et vérifiables justifiant des actions étrangères dans les événements ivoiriens et africains. Enfin, condamner Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé parce qu'ils auraient tué des dioulas serait transformer la CPI en une arme vengeresse.
°°°
* Just-Jean-Etienne Roy : Histoire des colonies françaises, 1860 ; édit. Mame et compagnie.
* Nuremberg : ville allemande choisie par les alliés pour y juger, devant un tribunal militaire international, 24 hauts dignitaires et 8 organisations du régime nazi, entre le 20 novembre 1945 et le 1er octobre 1946.
* Alain Badiou : Notre mal vient de plus loin ; penser les tueries du 13 novembre ; Ouvertures Fayard, 2016.

Raphaël ADJOBI


17/08/2015

C'est à vous, compatriotes du Nord, de chasser Ouattara du pouvoir !

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C’est vous, chers compatriotes du Nord, qui avez imposé M. Ouattara au reste des Ivoiriens. C’est vous qui avez balayé du revers de la main le principe de la nécessaire jouissance de la nationalité ivoirienne pour être appelé à nous gouverner. C’est vous qui avez affirmé, défendu et obtenu que M. Ouattara nous gouverne malgré ce manquement à cette loi fondamentale de toute nation fière de ses enfants. C’est vous qui avez assuré au reste du pays qu’avec lui, la Côte d’Ivoire sera inondée d’or et d’argent. C’est vous qui avez cru que l’argent vaut mieux que l’amour du prochain.

Chers frères du Nord, réconciliez-vous définitivement avec le reste des Ivoiriens en réparant votre erreur, en chassant le loup que vous avez fait entrer dans la bergerie et qui a décimé tous ceux qui nous sont chers. Montrez-nous que vous vous êtres trompés parce que vous avez été trompés par M. Ouattara.

Levez-vous donc chers frères, et hissez l’étendard de ralliement pour le triomphe de la liberté ! Soyez le fer de lance à planter dans le cœur de l’imposteur ! Khorogo, Ferké, Odienné, levez-vous ! Soyez les premiers à briser le premier maillon de la chaîne qui tient le pays en esclavage. C’est la patrie qui vous appelle ! Prêtez l’oreille à la voix de notre mère commune.

Montrez à M. Ouattara que ce que vous avez fait, vous pouvez le défaire. Montrez-lui que si vous l’avez fait roi, vous pouvez aussi le faire esclave.

Et vous, leaders politiques du Nord, montrez à tous vos compatriotes que vous n’êtes pas solidaires de la politique de rattrapage ethnique, que vous n’êtes pas partisans des arrestations et des emprisonnements arbitraires. Montrez à vos compatriotes que vous n’admettez pas les assassinats quotidiens qui endeuillent les familles, que vous ne supportez pas de voir votre pays vidé d’une partie de ses populations pour des raisons ethniques. Comme de dignes fils de la nation ivoirienne, montrez-nous que vous tenez au respect de nos lois comme à la prunelle de vos yeux !

Si par malheur vous, leaders politiques du Nord, restez silencieux à cette heure cruciale de la vie de notre pays, si vous restez muets à l’appel de la mère patrie qui crie son désir de liberté, que l’avenir vous condamne à vous taire à tout jamais !

Peuple du Nord, leaders politiques du Nord, agissez maintenant et réconciliez-vous avec vos frères ! Réconciliez-vous avec notre mère, la Côte d’Ivoire, que vous avez profondément blessée parce que vous avez été trompés. La Côte d’Ivoire vous aime. Montre-lui que vous l’aimez. Nous vous aimons, montrez-nous que vous nous aimez.

Raphaël ADJOBI

05/05/2015

L'insécurité galopante au Mali met les pays du Sahel sous tension

La france au mali, Manéka au Mali, L'Algérie et le conflit au Mali


Ils avaient acclamé la France et appelé sur elle toutes les bénédictions du ciel. Ils avaient vu en elle l'ange vengeur envoyé par la divine main pour les délivrer des hordes de barbares touaregs et de groupuscules aux dessins douteux qui décimaient le Nord de leur pays et menaçaient de le soumettre dans sa totalité. Avec l'intervention de l'armée française de janvier 2013, les Maliens avaient sincèrement cru à l'avènement d'une nouvelle ère de totale sécurité.

Malheureusement, après la fête et les longues embrassades fraternelles, malgré la multiplication des bases militaires françaises au nom de cette totale sécurité, la réalité a étendu de nouveau son manteau sur le pays. Nous devrions plutôt dire que la présence de la France a donné une forme jusque-là insoupçonnée à l'insécurité dans ce pays. Cantonnée dans le Nord jusqu'en 2014, elle s'est aujourd'hui étendue sur l'ensemble du territoire - et a gagné les pays voisins - en prenant des formes diverses.

Au Nord comme au Sud, plus personne, Blanc ou Noir, civil ou militaire, n'est épargné par la violence. Un ancien soldat français de la Légion étrangère a été enlevé au Burkina par une milice touareg. A Bamako, les boîtes de nuit fréquentées par les Européens sont le théâtre d'attentats meurtriers. Celui perpétré contre la boîte fréquentée par les Américains a fait grand bruit dans le pays.

Cette recrudescence de l'insécurité s'explique non seulement par la présence continue des groupes armés touaregs mais encore par la multiplication des milices villageoises qui prônent l'autodéfense devant la carence de l'Etat et l'incompétence des forces militaires françaises dans cette zone sahélienne. Elle s'explique surtout par les enjeux économiques qui aiguisent les appétits de tous, y compris des milices chargées d'assurer la pitance des villages, et des voyous de grand chemin. En effet, au-delà des discours politiques, chaque groupe cherche à contrôler les filières de trafic de la drogue et des métaux précieux. On constate par exemple que les multinationales n'ont jamais sorti autant d’or des mines de Kayes, dans le Sud, que durant ces périodes de trouble.

Être armé pour être pris en considération par les Français

Dans ce climat délétère généralisé, chaque groupe se dit qu'il faut désormais être armé pour être pris en considération dans d'éventuelles négociations. C'est dans cet esprit que se sont constituées des milices dans la région de Mopti. En effet, le MNLA – groupe armé essentiellement composé de Touaregs de Kidal – jouit auprès de la France d'une considération particulière. Son leader, Iyad Ag Ghali, circule librement dans cette région sans être inquiété par la France, alors qu'il y a un mandat de recherche lancé contre lui par les Américains.

La france au mali, Manéka au Mali, L'Algérie et le conflit au Mali


Comment comprendre l'indulgence dont jouissent le MNLA et la ville de Kidal auprès des autorités civiles et militaires françaises ? Un constat est clair : la faillite politique au Mali est telle que la France ne fait plus confiance aux dirigeants du pays. Par contre, la capacité des cercles religieux à mobiliser les populations la séduit. En outre, les moyens financiers dont disposent ceux-ci pour mener des actions sociales auprès des Maliens sont tout à fait évidents. Et le fait que la France sache très bien que ce sont le Qatar et l'Arabie Saoudite qui financent ces religieux maliens ne l'indispose nullement.

Devant ce constat, la France semble avoir adopté une nouvelle stratégie : faire en sorte que les religieux aient plus de pouvoir politique. Ce n'est donc pas un hasard si un ministère du Culte est apparu dans le gouvernement de transition alors que ce pays, très islamisé, n'en a jamais connu. Depuis leur entrée dans l'arène politique, les chefs religieux originaires du Sud se montrent de plus en plus pressants dans presque tous les domaines. Ils demandent même à avoir des armes pour se protéger. Mais qui les menace au point de les pousser à se constituer une milice religieuse ?

On peut se demander où cette indulgence de la France à l'égard des religieux musulmans conduira le Mali à long terme. Pour l'heure, le pays a tout simplement le sentiment que la France entretient l'insécurité qui s'est étendue au Burkina et au Niger pour justifier sa présence dans les pays du Sahel. Les populations soupçonnent sincèrement la France de vouloir affaiblir le président élu en 2013 – qui a semblé montrer une certaine résistance aux diktats étrangers – afin de l'obliger à signer tous les accords qu'elle initie. Elles pensent que la France a pris soin de faire beaucoup de bruit autour du nouveau président, concernant le prix exorbitant de son nouvel avion, sa complicité avec un parrain corse, et les accusations de surfacturation lors de l'achat d'équipements militaires, pour cacher ses projets douteux.

En tenant compte de ce sentiment, et en regardant attentivement le balbutiement de sa politique et des actions de son armée, on peut croire que la France commence peu à peu à prendre conscience qu’elle s’est avancée dans un bourbier.

Souvenons-nous de l’entreprise de reconquête de la totalité du territoire au profit du gouvernement central, en janvier 2013, qui s’est arrêtée sans aucune raison apparente à Kidal. Malgré les exhortations des Maliens, la France n’avait pas alors voulu poursuivre plus loin son avancée permettant ainsi aux chefs du MNLA de demeurer maîtres d’une partie du territoire ; une partition du pays en quelque sorte. Depuis, l'inclination de la France pour une amnistie à l’égard des chefs du MNLA, tel Iyad Ag Ghali, trahit sa volonté de s’appuyer sur la force fédératrice des religieux touaregs de Kidal. Une amnistie qui, malheureusement, ne semble pas rencontrer l’assentiment de l’Algérie. Ce qui, évidemment, indispose au plus haut point les autorités françaises.

En effet, l’Algérie ne veut pas entendre parler d'une amnistie qui scellerait l’autonomie des Touaregs du Mali parce que ce serait un précédent dangereux pour la sous-région. Elle ne perd pas de vue le fait que les Touaregs constituent des communautés au Niger, en Mauritanie et en Algérie et que ces communautés pourraient à leur tour revendiquer ce qui serait accordé aux Touaregs du Mali. Accorder au MNLA ce qu’il demande équivaut donc à semer la discorde et l’insécurité dans le Sahel. La France n’ignore pas ce point de vue de l’Algérie, de même qu’elle n’ignore pas le projet d'aménagement du Mali né de la dernière conférence d’Alger.

Ce projet prévoit la création de nouvelles régions avec des pouvoirs élargis - avec un exécutif et un parlement - et dont les décisions ne pourront pas être remises en cause par le pouvoir central malien. Ces nouvelles régions disposeront de leur propre armée dont 80% des effectifs seront composés de leurs ressortissants. En d’autres termes, la dernière conférence d'Alger prône la constitution d’armées ethniques. Pour quelle finalité ? On peut se poser la question.

Par ailleurs, lors de cette conférence, la gestion des gisements miniers était au cœur des débats. Le projet prévoit que 40% du budget national du Mali soient affectés au développement du Nord. Or, les grandes mines qui génèrent le plus de bénéfice pour le pays sont situées dans la région de Kayes dans le Sud. Et les ressortissants de cette région pensent qu’il serait juste qu’ils revendiquent à leur tour leur autonomie. Revendication qui laisse entrevoir l'éclatement du Mali en plusieurs entités autonomes. Qui a intérêt à envisager cela ? Le jeu de l'Algérie apparaît donc ambigu : de même qu'elle refuse l'autonomie des Touaregs maliens, elle prône la régionalisation du Mali, faisant le jeu des forces rebelles et des politiques étrangères favorables aux multinationales.

De toute évidence, les projets pour le Mali ne semblent pas tenir compte des souffrances et des besoins élémentaires des populations. Aveuglés par leurs stratégies prédatrices, Français et Américains ne voient absolument pas la sécurité, la gestion du patrimoine et le bien-être des populations. Ces projets pour le Mali tendent tous à diviser, à déposséder l’Etat central de ses pouvoirs pour permettre aux grandes puissances de signer de juteux contrats avec les régions.

Raphaël ADJOBI
Avec l’aimable collaboration de
Issa N'DIAYE
Professeur à l'université de Bamako.
Président du Forum Civique, Mali

°Images illustratives : marche et meeting de la plateforme des organisations de la société civile le 2 mai 2015 à Bamako pour soutenir la ville de Manéka au Nord du pays.

27/03/2015

Ta main blanche sur mon épaule ou la prière du nègre Banania

Soro Guillaume à Marcoussis, la prière du nègre Banania


Pose ta main blanche sur mon épaule
Et de ma mémoire efface Aimé Césaire
Pour qu’à jamais je ne songe
Au Discours sur le colonialisme.

Pose ta main blanche sur mon épaule
Et de ma face noire fais un masque blanc
Pour que, fier, je puisse braver Fanon !

A ton ombre tutélaire, je veux marcher.
Offre-moi ton bras séculier pour que brille
Dans mes yeux la flamme insolente
Capable d’écarter de mon chemin la foule nègre.

Pose ta main blanche sur mon épaule
Et fais de moi un nègre de maison
Contre les nègres marrons de ce nouveau siècle !

Demain, contre ta face je m’inclinerai
Les bras chargés des chaînes d’antan
Liant les cortèges des chants plaintifs
De ceux que j’aurai pour toi arrachés à la terre d’Afrique.

Pose ta main blanche sur mon épaule
Et scelle indéfiniment le pacte
Cher à mon cœur de nègre de maison.

Raphaël ADJOBI
(Le 28 février 2015)