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01/04/2012

Quand le Sénégal et le Mali donnent raison à Laurent Gbagbo


Au moment où se referme l'épisode des élections sénégalaises, en Europe comme en Afrique, chacun tire des conclusions en ayant presque toujours à l'esprit la guerre postélectorale ivoirienne. On se plaît à comparer des situations qui n'ont nullement les mêmes caractéristiques ; pire, on se laisse griser par la perception immédiate de deux faits susceptibles de combler le plus ignorant des enfants : une issue heureuse d'un côté qui fait de Abdoulaye Wade un démocrate et un échec de l'autre qui fait de Laurent Gbagbo un antidémocrate.

Ce billet s'adresse donc à tous ceux qui sont parvenus à cette conclusion aussi évidente qu'un nez au milieu du visage. Concernant les élections sénégalaises, il convient avant tout d'attirer leur attention sur la grande erreur de départ commise par Abdoulaye Wade : sa décision de briguer un troisième mandat quand lui-même a oeuvré pour que la Constitution de son pays ne le permette pas ! C'est comme s'il taillait une veste destinée à tout autre président que lui. Visiblement, pour Abdoulaye Wade, cette loi était faite pour les autres ; quant à lui, il était au-dessus d'elle. Voilà donc ce qu'il faut retenir définitivement de l'homme !

Dans ces conditions, il ne restait plus aux Sénégalais qu'une seule et unique solution : traduire dans leur vote le rejet catégorique de ce qui est - pour tous les amoureux de la légalité constitutionnelle - une marque de non respect de la loi démocratique. Ce qui fait écrire à certains Européens que Macky Sall a bénéficié du "tout sauf Wade". Mais quelle honte y a-t-il à cela ? Cet état de chose rend-t-elle la victoire moins belle ? Quand en France, en 2002, Jacques Chirac a été élu pour un deuxième mandat, il avait bien bénéficié du "tout sauf Le Pen". Quelle était la conclusion généralement admise par les médias de France et d'ailleurs ? Les Français, disait-on, avaient fait preuve d'un sursaut national ! Et que croyez-vous que firent les Sénégalais ? Il s'agissait bel et bien d'un sursaut national contre le péril antidémocratique que représentait celui qui s'estimait être au-dessus de la loi constitutionnelle ! On ne peut donc que se réjouir de savoir les Sénégalais capables d'un élan égal à celui des Français.

Qu'on se le dise : la prompte reconnaissance de la victoire de son adversaire n'efface pas la faute monstrueuse d'Abdoulaye Wade qui fait de lui l'un des antidémocrates africains pour la postérité. De toute évidence, le mode même de publication des résultats - qui étaient rendus publics au fur et à mesure des dépouillements - obligeait le vaincu à jeter les armes en cas de plébiscite. Et ce fut le cas.

De tout ce qui précède, deux leçons sont à retenir : tout d'abord, il est important que les Africains sachent la nécessité de s'unir pour sanctionner dans les urnes la politique ou même le type d'homme qu'ils ne veulent pas voir les diriger. Si malgré l'union de tous les opposants pour aboutir à un plébiscite intervenait une inversion des résultats comme ce fut le cas au Gabon grâce à la main invisible de la France, on ne pourra pas les accuser de ne pas avoir fait le nécessaire. Ils n'auront alors été vaincus que par des voleurs. Ensuite, il serait bon d'adopter la publication des résultats au fur et à mesure de leur dépouillement. Seuls les procès verbaux entachés d'irrégularités pourraient être acheminés devant le conseil constitutionnel ou l'institution compétente pour trancher. Cette méthode, appliquée avec succès au Sénégal, permettra aux élections africaines de gagner en crédibilité. D'ailleurs, elle a permis de déjouer l'inversion des résultats par le général Guéi en Côte d'Ivoire en 2000. Si, à l'époque, cette méthode de dépouillement n'a pas permis d'éviter les troubles dans ce pays, c'est tout simplement parce que le vaincu s'est proclamé vainqueur malgré l'évidence des résultats. Et c'était tout ce que redoutait l'opposition sénégalaise en 2012. Ibrahima Sène, membre du bureau politique du Parti de l'Indépendance et du Travail (P.I.T) et du directoire de campagne de Niasse affirmait même que Wade se déclarerait vainqueur au premier tour. Quant au Cercle des Intellectuels Républicains (C.I.R), également certain de la défaite du président sortant, il a menacé d'une sanction du peuple dans la rue s'il se permettait cette audace malgré le mode de dépouillement qui rend immédiatement publics les résultats. Heureusement, Wade n'a pas osé.

Pour comprendre pourquoi Wade n'a pas osé s'autoproclamer vainqueur, venons-en enfin à la véritable clef du succès de cette élection présidentielle sénégalaise. Il est indéniable que les Sénégalais étant les seuls juges de la manière de conduire leurs élections ont évité à leur pays des tensions excessives. Aucune puissance étrangère n'avait pris tel ou tel candidat sous son aile contre tel ou tel autre. Aucun candidat n'a lancé d'appel aux démocraties étrangères durant les élections ! Les Sénégalais - y compris M. Wade qui n'était plus certain de compter sur Sarkozy et son armée - avaient montré par là leur volonté de laver leur linge sale en famille. Le Sénégal s'inscrit donc désormais au nombre des pays africains qui veulent compter sur eux-mêmes. Souvenons-nous que suite aux élections contestées au Zimbabwe, le président Wade s'était empressé de proposer sa médiation mais qu'elle fut poliment repoussée à la fois par le président Mugabé et l'opposition. Ce refus de voir des éléments étrangers s'immiscer dans les affaires intérieures du pays a permis la paix nationale. Les lois de ce pays étaient-elles imparfaites ? Les élections se sont-elles déroulées dans des conditions pas tout à fait démocratiques ? Qu'importe. Les Zimbabwéens avaient préféré faire leur propre expérience de la démocratie plutôt que d'écouter les leçons étrangères. Ils savaient que c'était ce parcours hésitant qu'ont connu tous les pays européens.

Rappelons enfin la récente réaction des Maliens à "la proposition" de médiation de la CEDEAO dirigée par Alassane Ouattara, le bien-élu de la France et des institutions internationales. Alors que les gouvernements et médias européens ainsi que les chefs d'Etat africains nous laissaient croire que les Maliens avaient besoin du secours de l'étranger pour restaurer la démocratie, voilà que ceux-ci empêchent la venue sur leur terre de délégations étrangères en envahissant le tarmac de l'aéroport de Bamako ! Pour quoi donc ce refus de la main tendue des démocraties étrangères ? Il ne faut pas chercher trop loin ! Les Maliens ont tout simplement compris qu'il vaut mieux qu'ils comptent sur leurs propres moyens pour résoudre les problèmes intérieurs de leur pays. Madame Aminata Traoré, l'ancienne ministre de la Culture l'a clairement fait savoir à l'organisation africaine dirigée par Alassane Ouattara en affirmant que "le Mali n'a pas de leçon de démocratie à recevoir de la CEDEAO".

Les Africains seraient-ils de plus en plus nombreux à comprendre la nécessité d'empêcher les Européens et leurs satellites de se mêler de leurs soucis de démocratie, de leur soif d'élections plus claires et plus justes ou de leur attente de bonnes gouvernances ? Ils semblent tous avoir retenu la leçon de Laurent Gbagbo qui privilégiait la recherche des solutions aux problèmes nationaux par les intelligences nationales. Ils semblent tous accepter de se prendre en charge plutôt que de compter sur l'étranger. Ils semblent tous avoir compris que l'on peut aider un pays à défendre ses frontières, mais en aucun cas se permettre d'aider un mouvement politique ou militaire à soumettre un adversaire national. On peut croire que les Africains sont nombreux à penser que les organisations africaines (UA et CEDEAO) se sont complètement discréditées en apparaissant comme de simples satellites des puissances européennes et des Etats-Unis.

Raphaël ADJOBI