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09/07/2014

Faut-il brûler la Côte d'Ivoire pour sauver Laurent Gbagbo et l'honneur de l'Afrique ?

La CPI a finalement considéré qu'il y a suffisamment de charges claires contre le président Laurent Gbagbo, pour qu’un procès soit intenté à son encontre. En d’autres termes, afin de montrer au monde entier qu’ils sont impartiaux, les juges de la CPI se sont déclarés ignorants de ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire et sont disposés à juger le prévenu sur les pièces qui leur sont fournies. Or la suite de la crise électorale se déroulant encore dans le pays ne peut échapper à personne.

Laurent Gbagbo à La Haye, Comment libérer Laurent Gbagbo ? La résistance ivoirienne et Laurent Gbagbo


Tout porte à croire que les juges de la CPI ne font pas partie du monde. Ce sont des extra-terrestres qui ne lisent ni les livres ni les journaux de notre planète. Ils ignorent tout de l’histoire de nos nations parce que l’inculture leur vaut manteau d’impartialité. Ils ignorent les bruits et les fureurs, les lamentations de la veuve et de l’orphelin. Sourds à tous les bruits de la terre entière, leurs œillères ne leur permettent que de voir les dossiers qui leur sont présentés. Aussi, semblent-ils vouloir nous dire qu’avec eux, aucun procès ne se gagne avec la bonne foi, ni même avec la vérité des faits, mais simplement avec la force du discours qui convainc.

Or, nous savons tous que « les actes de paroles sont souvent l’expression de rapports de force et leur efficacité dépend largement de l’autorité sociale du locuteur ». Je vous demande donc de me dire en votre âme et conscience, que vaut la parole de Laurent Gbagbo contre celle des autorités françaises que représente Dramane Ouattara ? Que vaut un président africain face à un président européen ou devant son représentant en terre africaine ? En tout cas, jamais encore l’histoire de l’humanité ne nous a donné la preuve que l’un vaut l’autre, que la parole de l’un vaut celle de l’autre.

Ignorer l’histoire pour condamner un homme

Aujourd’hui, les populations européennes n’ont plus une vision globale du monde parce qu’elles ne voient ce monde que par la lucarne du discours officiel que leur déversent les radios et les télévisions aux mains de leurs dirigeants et financiers. Elles ne sont plus attentives aux discours contradictoires. Par conséquent, leur sentiment d’humanité ne peut qu’être proportionnel à celui que leurs autorités veulent susciter en elles selon leurs propres besoins ou intentions. De ce fait, il n’y a plus d’intellectuel en Europe capable de s’indigner publiquement de l’injustice de son pays à l’égard d’une personnalité étrangère. Cette époque est bien révolue ; d’où le silence cruel qu’observent les Français malgré l’émoi que l’emprisonnement de Laurent Gbagbo a suscité en Côte d’Ivoire, en Afrique et dans la diaspora africaine. De toute évidence, les juges de la CPI ne sont pas plus instruits des affaires du monde qui leur sont soumises que le commun des Français. Ce qui nous oblige à dire qu'à La Haye, nous serons en face d'un parler Blanc contre un parler Noir ; la logique des documents - vrais ou faux - sera opposée à la réalité des faits et des luttes au sein d'une nation aux institutions particulières, une nation étrangère à l'Europe.

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Que dit l’histoire de Laurent Gbagbo qui devrait indigner chacun de nous ? Quelle est cette réalité que les juges de la CPI, coupés des hommes et de leurs peines quotidiennes, s’obligent à ne considérer qu’au travers de la force de conviction non seulement des discours qui leur sont présentés, mais aussi de l’autorité de ceux qui les ont produits ? Que dit cette histoire que les intellectuels, les politiciens et les lettrés français refusent de voir, dont ils refusent d’entendre parler ?

Le procès de Laurent Gbagbo nous place devant la trahison historique de la France : celle-ci a transposé l’esclavage qu’elle pratiquait dans le nouveau monde vers l'Afrique et particulièrement vers la Côte d’Ivoire pour y imposer définitivement son insupportable mainmise. Dans ce nouveau rapport, il y a une ambiguïté évidente : l’idée d’indépendance, pleine de valeurs que les populations françaises et ivoiriennes vénèrent, mais aussi un rapprochement trop étroit de personnalités politiques des deux pays conférant à la France le statut de mère. « Une mère patrie » dont la fausseté se lit dans la duplicité des rapports excessivement troubles qu'elle entretient avec ce qu'elle considère être son « enfant » ; des rapports sujets à des turbulences imprévisibles pour ce dernier. Tout le monde voit la France dans son discours officiel, mais personne ne voit ses actes ni ne considère la profondeur de ses intentions. Pourtant, il y a bien une France « mère patrie » de surface et une France des profondeurs insondables.

Les juges de La CPI ignoreraient-ils l'existence de ces rapports troubles que la France entretient avec son ancienne colonie et que l'histoire appelle pudiquement "la Françafrique" ? On ne leur demande pas de connaître les ficelles de ces rapports mais leur existence. En tout cas, c’est assurément dans l’installation du dernier président de la Côte d’Ivoire que les juges de la CPI doivent lire la réalité de cette histoire "francivoirienne". Ils ne peuvent se permettre de juger les faits sans s'assurer de leurs causes. La Côte d’Ivoire, « la mère génitrice », a couronné son fils Laurent Gbagbo, considéré comme le plus responsable pour la conduire vers l’indépendance promise officiellement par la France. Malgré tout, c’est Alassane Ouattara, le préféré de la « mère patrie » - reconnu par tous comme séducteur et ambitieux – qui va prendre sa place.

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Certes, on peut croire qu’une partie de la population ivoirienne, optant pour « l’illégitimité » a encouragé « la mère patrie » - une mère illégitime – à choisir un président illégitime, irrévérencieux - ayant piétiné la loi constitutionnelle et renversé l’ordre d’accession au fauteuil présidentiel - pour avoir la paix. Mais voilà, la paix sociale escomptée n'est pas au rendez-vous. On peut même croire que cette absence de paix sociale dans le pays condamne Alassane Ouattara et innocente Laurent Gbagbo. La CPI peut-elle demeurer ignorante de cette réalité ? Cette institution peut-elle rester sourde à l'appel de « la mère génitrice » réclamant son fils accusé de l'avoir brutalisée.

Aujourd’hui, le sentiment de la quasi-totalité des Ivoiriens est que « la mère patrie », après avoir mis ses forces militaires au service du fils illégitime, préfère le maintien de l’ordre formel à la vérité et à la justice. La France sait que ce qui lui importe est d’éviter l’anarchie. Cela s’appelle protéger une dictature ; cela s'appelle aussi se trouver dans l'impasse. Et cette impasse dans laquelle se trouve le pays plaide pour l’innocence de Laurent Gbagbo et sa nécessaire libération. La CPI qui s'estime digne de juger un homme impliqué dans cette réalité des faits ne peut se permettre de l'ignorer. Elle ne peut se permettre de juger une partie de la crise ivoirienne alors que cette crise se poursuit ?

Comment sortir de l’impasse

La libération de Laurent Gbagbo, de tous les prisonniers politiques, ainsi que l’arrêt de la chasse aux opposants et le rétablissement des exilés dans leurs biens qui devaient décrisper la situation et favoriser la réconciliation sociale n’ont jamais fait l’objet d’attention. Le mensonge qui est le fondement même du pouvoir en place le condamne à l’impopularité qui le mine sur le plan national et même sur le plan international.

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Mais puisque justice ne sera rendue ni à Laurent Gbagbo, ni aux Ivoiriens, puisque l’ordre formel actuel primera sur la vérité et la justice, les résistants doivent se convaincre qu’il est nécessaire de changer leur forme de lutte pour faire bouger les choses.

Rien ne sert d’étaler des révélations sur les faits passés comme s’appliquent à le faire quotidiennement les journaux ivoiriens. Les prétendues révélations ne nous révèlent rien ! Elles ne font que confirmer ce que tout le monde sait. Maintenant, il faut passer à l’action. Pour ce faire, il faut s’inspirer de l’histoire passée des peuples de la terre. Comment s’est comportée la Résistance en France sous l’occupation allemande, face au gouvernement de Vichy ? Des actions individuelles peuvent gripper la meilleure des machines d’Etat. La résistance intellectuelle et démocratique menée par quelques journalistes locaux, des blogueurs, les proches amis européens de Laurent Gbagbo ainsi que par la diaspora africaine a épuisé toutes ses forces et a atteint ses limites. Il appartient désormais aux Ivoiriens de s’instruire pour découvrir ce que l’on appelle « la résistance de terrain ». Il leur appartient de s'organiser pour agir afin que leur muette souffrance ne soit pas interprétée comme une paix sociale digne d'être entretenue. Etat de chose qui suffit au bonheur de la France et de la CPI qui préféreront - redisons-le encore une fois - l'ordre formel actuel à la vérité et à la justice.

Pour finir, disons-le haut et fort : dans leur état actuel d'esclavage à domicile, les hommes politiques ivoiriens ou africains ne seront pas dignes de la Côte d'Ivoire ni de l'Afrique si Laurent Gbagbo demeure dans les geôles européennes sans une vive réaction à l'encontre de la France et de l'Europe. Au XXIe siècle, aucun peuple africain ne doit accepter que les « nègres loyaux » ou « nègres de maison » livrent impunément aux Blancs les esclaves marrons. Partout en Afrique, des individus peuvent prendre l'initiative d'organiser des marches de soutien à Laurent Gbagbo ou de dénonciation de l'injustice européenne à son encontre. L'Afrique doit être capable de dire aux Européens : « rendez-moi mon fils ! »

Raphaël ADJOBI
Délégué général AIRD-France