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22/11/2013

Pourquoi assassine-t-on les journalistes ?


Désiré Oué, Ouattara et les journalistes, Ghislaine Dupont, Claude Verlon, deux journalistes français tués au Mali, Le président malien pleure les journalistes français tués  Image sidérante : en 2013, un chef d’Etat de l’Afrique noire pleure l’assassinat de deux journalistes français comme l’avait fait plusieurs décennies plus tôt le valet Jean Bedel Bokassa lors de l’enterrement du général de Gaulle. A quelques jours de là, un autre gouvernant africain décrit sans vergogne son amitié avec l’une des deux victimes au moment où il s’était retranché dans sa République de l’Hôtel du Golf protégée par l’ONU au plus fort du conflit postélectoral ivoirien. Voilà deux attitudes qui nous laissent sans voix ! Mais quand dans le pays de ce dernier, un journaliste est assassiné par les forces dites républicaines sans que les autorités et les journaux officiels qui ont pleuré les deux Français s’en indignent, on ne peut qu’être écoeuré et crier aux « fils vendus de l’Afrique » !

Quoi ? En Côte d’Ivoire, un chef d’Etat et un journaliste qui lui est attaché – suivez mon regard du côté de Fraternité matin – peuvent pleurer des inconnus de leur peuple et se murer dans le silence quand un enfant du pays exerçant la même profession est abattu par les forces armées nationales ? Non, cela ne se peut, à moins d’avouer par ce silence qu’on s’en réjouit.

Dans aucun pays l’armée ne peut se permettre de donner la mort à un citoyen sans aucune explication des autorités nationales. Or, ce qui s’est passé dans la nuit du 14 au 15 novembre, où le jeune journaliste chrétien Désiré Oué a été tué, n’a rien à voir avec une bavure policière. Ce n’était d’ailleurs pas la police qui l’avait visité mais bien l’armée nationale ; ce qui suppose que l’Etat ivoirien se sentait visé par quelque complot extraordinaire dépassant les compétences de la police. Il ne s’agissait pas non plus d’un accrochage avec un excité de l’armée qui aurait laissé libre cours à sa haine de tout adversaire du pouvoir. Il s’agissait bel et bien d’un commando militaire venu rendre ses comptes à un citoyen ivoirien. Au nom de quoi ? Au nom de qui ? La Côte d’Ivoire s’attendait donc à des explications officielles des autorités nationales pour ne pas vivre dans la peur de tout ce qui ressemble à des FRCI. Mais rien n’est venu.

Non, personne ne peut croire aux explications des journaux proches du pouvoir. Personne ne peut croire qu’un jeune journaliste qui couvrait même les manifestations du RDR soit tout à coup abattu et présenté comme un milicien vivant en cachette depuis 2011, environné d’armes de guerre. Ne nous dites pas, messieurs les gouvernants et vous les journalistes choisis pour porter leurs paroles, que vous avez mis deux ans pour trouver le domicile de Désiré Oué. Vous n’êtes pas si nuls que cela ! Non, ne prenez pas les Ivoiriens pour des imbéciles ! Avouez que vous êtes incapables de justifier ou de dénoncer ce crime parce que c’est à vous qu’il profite.

D’un commun accord, posons-nous cette question : qui de l’Ivoirien ou des deux Français méritaient d’être pleurés par le président de la Côte d’Ivoire et par ses journalistes officiels ? Pour le savoir, il nous faut tous prendre le temps de réfléchir aux motifs qui auraient justifié l’assassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verlon en mission au Mali, et celui de Désiré Oué à son domicile à Abidjan.

De la neutralité des journalistes parmi nous

Quand on parle de journaliste assassiné ou pris en otage, on pense tout de suite à un reporter en terre étrangère. Et cela est tout à fait normal puisque ce sont les reporters qui travaillent au plus près des conflits qui secouent le monde. Pendant longtemps, leurs seules peurs dans l’exercice de leur métier étaient les bombes et la malchance. Aussi, prenaient-ils soin de se distinguer des soldats par le mot « PRESS » qu’ils arboraient sur leur poitrine, dans leur dos et sur leurs voitures. Pendant longtemps, cela leur a souvent évité d’être pris pour des cibles par les belligérants. Aujourd’hui, ces précautions apparaissent inutiles et parfois mêmes dangereuses quand on sait que des groupuscules monnaient leur capture quand ils ne les abattent pas froidement pour ce qu’ils sont.

Travailler en terre étrangère est donc devenu de toute évidence très dangereux. Selon un article de Télérama publié récemment, devant un tel constat, le président de « Reporters sans frontière » appelle le Conseil de sécurité des Nations unies à « s’engager plus activement pour [leur] protection »*. A l’opposé de cette proposition, il nous semble très intéressant de rappeler celle de Florence Aubenas, présidente du comité de soutien aux otages, qui suggère plutôt une réflexion collective à ses confrères. « Si le respect de notre profession s’est à ce point perdu, il faut se poser des questions », assure-t-elle.

Nous convenons avec Florence Aubenas que cette réflexion est nécessaire. D’ailleurs, chacun de son côté peut la faire pour essayer de comprendre pourquoi les journalistes occidentaux – et même parfois les humanitaires – sont sauvagement abattus loin de leur pays ; pourquoi ils sont pris en chasse en Syrie ; pourquoi dans le Nord-Mali deux journalistes ont été exécutés par ceux à qui ils allaient tendre leur micro pour récolter des témoignages et des avis.

La réponse est tout simplement dans le fait que le journalisme international n’est plus un espace neutre. Les journalistes européens sont des missionnaires des pouvoirs financiers ou politiques. Quand ils se permettent d’avoir une analyse différente des événements se déroulant à l’autre bout du monde, ils sont ou inquiétés ou remerciés par leur employeur. C’est ainsi que le seul journaliste européen qui a osé aller faire un reportage dans l’ouest de la Côte d’Ivoire après le conflit postélectoral – l’italien Sylvestro Montanaro* – a été purement et simplement mis en congé avec la suppression de son émission « C’era una volta » (Il était une fois).

D’autre part, en Europe, trop souvent si l’information n’est pas tronquée, elle est manipulée. Et cela se sait désormais. Par exemple, tous les médias français boivent à la même source : l’AFP (Agence France Presse). Celle-ci trie et choisit les informations qu’elle veut bien mettre à la disposition des médias. Elle peut ne pas mentionner la mort du journaliste ivoirien Désiré Oué pour ne pas pousser ses confrères français à crier au scandale et à lui témoigner leur solidarité par des réactions indignées. Elle peut aussi faire passer l’information en mentionnant que c’est un ancien milicien pro-Gbagbo recherché par le régime, comme l’ont fait les journaux proches du pouvoir ivoirien. A partir de là, toute la France ne pourra qu’applaudir le pouvoir en place plutôt que de s’indigner du crime. On voit bien que la décision de l’AFP peut être très orientée. Et c’est souvent ce qui arrive concernant l’Afrique.

L’actualité récente nous a laissé un très bel exemple de manipulation que nous ne pouvons taire. Tout le monde a eu des échos de François Hollande hué et sifflé le 11 novembre 2013. Figurez-vous que la chaîne Canal Plus a démontré que TF1 s’est rendue coupable de falsification ou trucage d’images ! Oui, Canal Plus a montré que les images du président de la République descendant de sa voiture sous les huées du public n’étaient pas la réalité. Au moment où François Hollande descendait de sa voiture, les huées avaient déjà cessé laissant place à quelques maigres applaudissements. Malheureusement, par le biais de TF1, le mal était fait dans l’opinion publique française.

Inutile d’insister sur le soutien unanime des médias français au parti pris de leur gouvernement et de leur armée dans les opérations en Afrique. En 2011 en Côte d’Ivoire et en Libye, et en 2013 au Mali, la France s’est chaque fois engagée militairement aux côtés d’une partie du pays contre l’autre partie. Et chaque fois, unanimement, les journalistes français ont salué les bombardements d’une partie de la population civile qu’ils traitaient de terroriste. Personne ne peut dire le contraire, à moins de mentir.

Comment voulez-vous qu’après cela les pays étrangers fassent confiance aux journalistes européens. Comment voulez-vous que les journalistes français qui ont applaudi sans retenue l’implication de la France au Mali soient reçus comme des informateurs neutres par les rebelles ? Comment voulez-vous qu’à l’autre bout du monde les soldats syriens accueillent à bras ouverts les journalistes européens qui pendant plus d’un an n’ont pas cessé d’encourager leurs dirigeants à intervenir aux côtés des rebelles ? Comment voulez-vous qu’en Syrie ou au Mali, tout le monde fasse confiance aux journalistes européens quand toute l’Europe s’était mise d’accord pour intervenir contre une partie de la population ? Il ne faut tout de même pas prendre les peuples – Touaregs, Syriens ou autres – pour des imbéciles ! Les autres peuples ont aussi le droit de détester ceux qui les haïssent ! Non, il n’est pas interdit de haïr ceux qui souhaitent votre mort et qui y travaillent !

C’est à cette neutralité perdue des journalistes face aux multiples conflits du monde qu’il faut réfléchir. Quand dans une guerre ouverte on prend résolument parti pour un camp, on ne va pas se jeter dans la gueule du lion pour ensuite crier au scandale. Aujourd’hui, répétons-le, tous les reporters sur les fronts de guerre sont en mission politique ou financière. On ne découvre les reportages des rares journalistes neutres – c’est-à-dire, soucieux de comprendre – que longtemps après les conflits. Si leurs images ou leurs articles ne nous sont jamais montrés durant les conflits, c’est tout simplement parce que le système auquel ils appartiennent les juge contraires à leur intérêt politique ou financier.

Aussi, on ne peut que rester sidéré devant l’ignorance ou la naïveté qui éclate ici dans l’apologie de RFI que fait un Français en écrivant à propos des deux journalistes tués au Mali : « Ils étaient deux messagers de l’information, celle qui est proche des humains, celle qui n’est pas mise en scène, celle qui donne à entendre toutes les voix discordantes, celle qui vous donne des idées pour comprendre la complexité de ce qui se passe dans le monde, le contraire du prêt-à-penser, la marque RFI quoi ! »* Que de qualificatifs élogieux pour une radio d’Etat que les Africains appellent la voix de la France, la voix de la propagande française au service de ses intérêts en Afrique ! Quelle ignorance ! Les journalistes de RFI ne sont rien d’autre que des messagers de la France. RFI est une radio univoque, un « prêt-à-penser » formant les citoyens à la pensée unique du pouvoir français. Le propos cité plus haut n’est donc que le résultat de ce mensonge d’état que l’on nous sert tous les jours comme parole d’évangile.

Que chacun sache donc que mis à part la commune humanité qui les unit et pousse les uns et les autres à regretter leur assassinat, il y a une grande différence d’appréciation à faire entre la mort de Ghislaine Dupont et Claude Verlon d’une part, et celle de Désiré Oué d’autre part. Les premiers étaient en mission, en période de guerre, chez l’ennemi dangereux que nous a toujours présenté RFI qui les employait. Le dernier est mort chez lui, tout simplement parce que ses idées déplaisaient à la main armée de ses adversaires politiques. Or aucun journaliste, comme tout autre être humain, ne doit dans son pays mourir pour avoir exprimé ses idées politiques.

Nous savons tous que la dépendance des journalistes à ce que l’on pourrait prosaïquement appeler une chapelle est également valable à l’intérieur des nations. Mais nous savons aussi que dans tous les pays non totalitaires, ils jouissent de la totale liberté de soutenir tel ou tel parti, tel ou tel idéal politique ; même si des circonstances particulières peuvent parfois les contraindre à ne pas le montrer.

C’est pourquoi on peut affirmer qu’un policier ou un militaire fou ou zélé qui tue un journaliste de son pays jette d’une façon ou d’une autre la suspicion ou le discrédit sur son corps d’armée et même sur les autorités légales. Cela n’est jamais très agréable pour les gouvernants. Mais quand il s’agit d’une opération militaire qui met fin à la vie d’un homme qui aurait exprimé une opinion différente de celle du pouvoir, dans n’importe quel coin du monde cela s’appelle un crime d’Etat. Car c’est bien l’Etat qui autorise les patrouilles militaires en ville pour répondre à des besoins de sécurité particulière. De tels crimes ne se voient que sous les régimes totalitaires. La mort de Désiré Oué s’apparente donc aux crimes des dictatures qui sont toujours commis par des militaires en service ; un assassinat pur et simple pour crime de lèse-majesté.

Raphaël ADJOBI

* Cité par Emmanuel Anizon dans Télérama du 16 au 22 novembre 2013, n° 3331.
* Sylvestro Montanaro, auteur du documentaire « La Francia in nero » (La France en noir).
* Le courrier du lecteur de Télérama du 16 au 22 novembre 2013, n° 3331.