topblog Ivoire blogs

24/09/2012

Tombouctou, mon amour

L'Azawad et nous, Les Maliens et l'Azawad, Tomouctou et l'Azawad, Sidiki Kaba. De toutes les anciennes villes noires de l’ère moderne, Tombouctou, cité sahélienne, située en plein cœur de l’Afrique occidentale, est certainement la plus connue à travers le monde. Tombouctou rime avec commerce caravanier, Tombouctou est synonyme de jonction entre l’Afrique noire et le monde arabe, Tombouctou évoque aussi l’Afrique des intellectuels et des échanges culturels avec l’Afrique du Nord. Dans l’esprit des Français d’une certaine époque, Tombouctou était un nom mythique grâce à René Caillé.

Que reste-t-il aujourd’hui de Tombouctou ? Presque rien ! Mais ce qui nous reste est sans doute l’essentiel : nos rêves, notre amour ! Couchée sous le soleil accablant à la lisière du désert, il ne reste de vie à cette ville que les palpitations de son cœur savamment entretenue : sa mosquée ! De temps à autre, comme pour entretenir le faible amour qui dort encore en nous pour cette cité, une main poussiéreuse brandissait devant nos yeux une pile de manuscrits sans grand intérêt parce que ne renfermant que des comptes de marchands, de charlatans et de trafiquants de tous horizons. Avec sa mosquée et ses manuscrits en lambeaux, Tombouctou n’était plus depuis très longtemps en effet que la seule marque vivante et visible d’un passé à jamais révolu de l’immense Afrique occidentale. Et c’est justement pour cette unique raison que les récents événements qui ont touché le pays qui l’abrite ont fait taire les querelles entre Africains et Européens et poussé les uns et les autres à ne penser qu’à sauver la petite flamme que nous avons encore dans notre cœur pour elle.

L'Azawad et nous, Les Maliens et l'Azawad, Tomouctou et l'Azawad, Sidiki Kaba.



Le Mali qui a envoyé des centaines de bandits guerroyer en Côte d’Ivoire* et couper ce pays en deux trouve anormal d’être coupé en deux ! En Côte d’Ivoire, la ligne qui pendant un temps a partagé le pays était le fait de la guerre et non pas le résultat d’une revendication territoriale. De ce fait, une grande partie du territoire des sudistes était restée sous les armes nordistes au point que les populations prisonnières demandaient à être rattachées à leurs semblables. Au Mali, les Touaregs disent se contenter de leur territoire habituel et n’ont jamais montré leur intention d’en revendiquer d’autres. Les Maliens du sud n’ont d’ailleurs à aucun moment crié à un partage inadéquat. Dès lors, je me demande pourquoi les peuples du sud de ce pays veulent absolument vivre avec les Touaregs qui refusent leur compagnie ?

Que l’on ne cherche nullement dans cette question une quelconque malignité. Ma démarche a pour but de comprendre comment et pourquoi les hommes se fabriquent des raisons pour se faire la guerre quand ils ont des solutions pour l’éviter. S’il n’est question que d’un désaccord quant au partage du territoire tel qu’il est dessiné par les Touaregs, je pense qu’il y a moyen de discuter et parvenir à un accord. On peut aussi se battre jusqu’à récupérer la partie que l’on estime sienne. Dans ce cas, nul besoin d’ameuter le monde entier. C’est aux Maliens d’assumer leur guerre civile. S’il n’y a pas de désaccord sur le partage du territoire, je juge tout à fait criminel de forcer l’autre à vivre avec vous alors qu’il ne le désire pas et ne le souhaite pas.

Que peuvent raisonnablement avancer les Maliens du sud pour obliger les Touaregs à former une seule nation avec eux ? Est-ce parce que le colon a donné des limites à ce pays qu’il leur faut s’y accrocher comme à la prunelle de leurs yeux ? Est-ce parce qu’en cinquante ans ils ont le sentiment qu’ils sont devenus un peuple indivisible ? Si ceux du sud estiment éprouver ce sentiment, croient-ils raisonnable d’obliger les autres à le partager ? Que l’on m’explique - comme on le ferait pour l’intelligence d’un garçon de dix ans – ce qui pousse un camp à refuser le divorce que l’autre lui impose si le contrat de séparation ne contient pas de vice territorial.

Quant aux raisons pour l’heure invoquées et reprises à travers le monde entier pour susciter la compassion de l’ancien colonisateur et de l’ONU, elles ne me semblent pas peser plus lourd qu’une poignée de sable fin du désert. Appeler tous les peuples puissants à aller combattre les Touaregs parce qu’ils ont instauré la charia est-elle une raison suffisante ? N’a-t-on plus le droit de vivre comme on le veut chez soi ? Est-ce seulement les Touaregs qui pratiquent la charia dans le monde ? Combat-on tous les pays qui ont inscrit cette pratique dans leur constitution ? Combat-on les pays qui pratiquent la peine de mort ? Tous les pays qui pratiquent ces barbaries ont des raisons pour cela. Bien sûr que leurs pratiques choquent notre entendement ; mais ils se moquent bien de notre avis. Et de ce point de vue, ils ont raison. Il ne nous appartient pas de choisir sous quelles lois ils doivent vivre.

Pour ce qui est des vestiges du passé qui ont été saccagés, il convient d’aller au-delà de la grande émotion qui s’est emparé de nous pour analyser plus calmement l’évènement. Rares sont les révolutions qui n’ont pas abattu les vestiges qui rappelaient les anciens maîtres. Presque tous les édifices religieux de France – cathédrales et églises – portent aujourd’hui encore les stigmates des saccages des révoltés : statues de saints décapitées ou estropiées, anges aux ailes brisées, et parfois même des façades totalement privées de leurs multiples bas-reliefs. Aujourd’hui, ces traces de la colère des révoltés font même partie du patrimoine national que personne n’envisage d’effacer.

Dans le même ordre d’idée, on peut citer le cas de certains pays africains qui ont délibérément choisi de remplacer les édifices coloniaux par des constructions nationales pour ne pas avoir des mauvais souvenirs constamment devant leurs yeux. C’est le cas de la Côte d’Ivoire où les maisons coloniales ont disparu d’Abidjan ou ont été laissées en ruines à Grand-Bassam, la première capitale. Ailleurs, comme en Afghanistan, des immenses statues millénaires sont parties en poussière ; en Centrafrique comme en Iran, on a pillé ou brûlé tout ce qui rappelait l’ancien régime. Ces agissements choquent toujours et suscitent naturellement beaucoup d’émotion. Mais ne font-ils pas partie de la vie ordinaire des peuples et des nations ? Allons-nous déclarer la guerre à ces pays parce qu’ils détruisent ou laissent se détruire des pans entiers du patrimoine de l’humanité ?

Si vraiment le Mali estime être partiellement occupé par une force étrangère, qu’il active les contrats qui le lient aux armées étrangères chargées de sa protection ou demande une condamnation puis une aide de l’ONU pour retrouver son intégrité. Cependant, nous savons tous que les Touaregs séparatistes sont des Maliens ; par conséquent, leur décision de constituer une nation indépendante n’est nullement condamnable et n’autorise aucune puissance étrangère à les condamner à vivre avec les autres Maliens.

La seule chose qui rendrait les Touaregs condamnables, ce serait d’obliger les populations qui aimeraient vivre sous le régime du Sud à demeurer dans le Nord. Eux non plus n’ont pas le droit de condamner d’autres à vivre sous leur pouvoir. Seule une demande de certaines populations désireuses de quitter les Touaregs pourrait donc justifier un regard compatissant. Mais quand M. SIDIKI Kaba, l’ancien Président de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme, clame avec le régime malien actuel qu’il faut « organiser la reconquête militaire pour que le Mali retrouve son intégrité territoriale (parce que) les groupes armés y appliquent un islam médiéval qui s’inscrit contre le droit des gens, (que) les djihadistes sont les ennemis des droits de l’homme » (La Croix, 12/09/2012), il me semble tenir un discours creux parce qu’inapplicable dans toutes les contrées du monde où le droit de l’homme n’est pas respecté. D’autre part, on peut prendre des mesures pour obliger un pays à respecter les droits de l’homme sans forcément aller lui faire la guerre. Que l’on applique donc à l’Azawad la même politique qu’à la Chine et l’on parlera de justice équitable concernant l’ONU.

Il faudra trouver d’autres arguments que ceux qu’avancent depuis quelques années les grandes puissances pour s’emparer des biens des peuples africains. Que Monsieur SIDIKI Kaba nous dise si ce qui se passe en Côte d’Ivoire se fait dans le respect des droits de l’homme. Si vous voulez vous battre, battez-vous ; mais de grâce ne cherchez pas à inventer de fausses raisons. Ne cherchez pas à caresser l’amour que nous avons pour Tombouctou afin de nous entraîner dans une guerre qui n’a pas lieu d’être.

*La chanteuse malienne Rokia Traoré estime que "la recrudescence du banditisme armé avec le retour des mercenaires de Côte d'Ivoire" a contribué à la crise au Mali (Télérama du 4/04/12)° 1ère photo : La mosquée de Djinguereber fondée à Tombouctou au XIVe siècle.
° 2e photo : La grande mosquée de Djenné, 1907.

Raphaël ADJOBI